[CONNAISSANCE DU DÉSIR]

To you kindly.

CONNAISSANCE DU DÉSIR

La fluidité de mes limbes
Se colore aux rayons d'un nimbe,
Et la teinte des fleurs du lin
Décerne au fantôme félin
De ce désir qui veut éclore
La séduction d'une aurore
Attentive aux portes du ciel.
Il se condense comme un miel.
Enfouie au velours de l'arbre,
La vasque blanche de ce marbre,
Vaporeux vaisseau marginal,
Reflète son corps virginal:
De toute mon âme hagarde,
De tous mes yeux, je le regarde;
Mon cœur palpite sous ses pas;
À peine de tendres lilas
Ont-ils dévoilé sa figure
Et je saigne d'une blessure...
L'émerveillement du péril
Que ce visage puéril
Distille de l'ove ambiguë
Convie mon âme à la ciguë;
Je crains un appel de ses yeux.
Mais l'inconnu prestigieux
Ne m'a pas tendu le calice;
Tel qu'une déesse propice,
Il sort du nuage léger.
Comme il grandit, cet étranger!
Pour quelle pressante aventure
A-t-il revêtu son armure?
Sur sa tête, d'un geste fier,
Il verrouille un casque de fer.
Désir, n'es-tu qu'une chimère?...
Sa magnificence éphémère
Ne trompe pas mon œil subtil:
Mais hélas! cela suffit-il?
Les promesses qu'il me murmure
Ont la chaleur d'une morsure
Et vont au delà des linceuls,
En moi qui me sentais si seul,
Par la vertu de leurs antiennes
Susciter des magiciennes
Que, seul, pouvait apprivoiser
L'espoir de ténébreux baisers...
Filles de mes sens, chambrières,
Quelles noueuses lisières
A-t-il fallu pour me lier?
Humble animal familier,
Gisant comme femme en gésine,
Vous m'accablez de la famine,
Et j'ai confondu par vos soins
Vos penchants avec mes besoins.
Dans notre domaine sensible,
Issu par des voies invisibles.
D'une accolade irrésistible,
Tu nous affames de plaisir,
Tu promets des peines terribles
Ou des joies qu'on ne peut saisir
Et tu nous presses de choisir:
Tu nous dévastes, ô Désir!
Mais pourquoi, soudain téméraire.
Tant j'ai le besoin de rêver,
Sans te demander de lever
L'impénétrable visière,
Suis-je prêt à courir la terre
Par les plus dangereux sentiers!
Est-il murmure à mon oreille
Plus doux que ceux de notre accord?
Tandis que je t'écoute encor
Tu me dévoiles des merveilles:
L'indécis Avenir sommeille.
Son éther illuminé d'or,
Flottant dans la sphère vermeille,
Offre l'amas de ses trésors
Au chœur des troubles Rêveries:
Chacune y prend ses pierreries
Du diamant noir au saphir;
Dans leur miroir pur de vestige
Le Futur tremble sur sa tige;
Il sait nos Destins, ô Désir!
L'incertain m'est une geôle,
Désir anxieux de mon sort,
Ravis à ses horizons d'or
Ce dormeur aimé des symboles.
Au sortilège de l'essor,
Le songe clos d'un vœu frivole
Banni de mes limbes, s'envole
Et tu le suis, conquistador!
Mais soucieux de ma requête,
Commençant par moi ta conquête,
Ton regard est si radieux
Qu'il illumine d'une flamme
Le doux abandon de mon âme
À ta bravoure, ô jeune dieu!
Le beau périple où tu m'entraînes,
Sinueux comme une toison,
Mène une chaîne qui m'enchaîne
Aux victimes de ton poison;
Nous reverrons leurs horizons,
Nous boirons aux mêmes fontaines,
Dans cette éternité lointaine
D'où tu fis surgir les Saisons...
Sinon toi, quel divin mystère
Du néant aspira la Terre,
Anima l'homme et le roseau?
Et ta forme fut la première
Où se révéla la lumière,
Quand l'Esprit flottait sur les eaux.
Jeune roi chargé de puissance,
Tendresse de l'insouciance,
Source vive de tout émoi,
Tes langueurs désarment les Lois.
La misérable expérience
Ne saurait pas vivre sans loi
Qui fais fleurir une espérance
Et nous séduis, ô jeune roi!
Du Plaisir la trouble harmonie
Et la savoureuse agonie
Forment ton objet ambigu;
Ah! nous éprouvons qu'il espère
D'être atteint... rit! et s'exaspère
Du poignard rêvé plus aigu!
Ô condottière impitoyable,
J'adore l'instant redoutable
Où tu t'élances pour bondir:
Ah! comme il frémit ce Plaisir
Il va, se hâtant, rectiligne,
Et toi, tu infléchis ta ligne,
Ton caprice oblique se tend;
Le courbe remous du sillage
Aspire à joindre son rivage,
Nos efforts se font plus ardents;
Sous cette étreinte indéfinie,
Mon âme s'extasie ravie,
Tu veux qu'il exhale sa vie
Et tu m'entraînes haletant,
Dans une course infatigable
Jusqu'à l'hallali délectable...
Tu m'as promis son foie sanglant.
À quels ardents pèlerinages
As-tu soumis notre courage!
Nous domptons nos frémissements,
Nous pénétrons aveuglément
Au puits où tu nous fais descendre...
Ha!...

Nous n'y trouvons qu'une cendre

Dont le goût soulève le cœur...
Tu nous as promis le Bonheur!
Tu n as servi que l'indigence
À notre espoir déconcerté.
Du Luxe et de la Pauvreté,
Ô fils, selon l'Antiquité,
Tu as berné notre innocence,
Ton père ne t'a rien laissé,
Que le besoin de l'abondance.
Nous t'avons suivi en silence,
Nous l'aurions fait jusqu'à la mort:
Tu es si beau, tu es si fort!
Déçus des longues patiences,
Vois comme nous sommes lassés:
Témoigne-nous de l'indulgence...
Fais-nous oublier ce passé!
Hélas! ta rancœur solitaire
Blesse même l'amour naissant;
Tu souilles une haleine amère,
Et si, parfois, plus caressant,
Tu veux embellir nos chimères,
Offrant divers à chaque amant
Les traits d'un visage troublant,
Tu changes l'amour en tourment...
Ainsi la pauvre âme varie
Dans les mortelles rêveries
Que tu lui suscites, Désir;
Belles Amours, Pensées profondes,
Ah! que d'ardentes vagabondes
S'épuisèrent à te saisir!...
Pourquoi Désir, Désir trompeur,
Pourquoi de ces vives couleurs
Revêtir l'infâme pâleur
Où dort la glace des mirages?
Pourquoi susciter le courage?
Pourquoi Désir, Désir trompeur,
Tuer la bienfaisante peur
Qui, par un battement de cœur,
Créant d'haletantes images,
Signale le danger happeur?
Libérés de ton esclavage,
Crois-tu Désir, Désir trompeur,
Que le dégoût de la torpeur
Nous résignerait à ta rage?
Tu nous reprends et tu nous laisses!
Tu sembles trouver une ivresse,
Loin d'atténuer les discords,
À faire, entre l'âme et le corps.
Une antinomie de caresses;
Dans les plus apaisants décors,
Tu te repais de nos détresses,
Tu nous reprends et tu nous laisses!
Tu joins avec malignité
L'instinct passager du mobile
À la soif de pérennité,
L'âme rebelle au corps docile,
Et ris des éternels serments
Toi qui nais éternellement!
Qui vaincra ton charme morbide?
Si mon âme comme un bolide,
S'échappait dans l'éther fusant,
Si, glissant soudain dans l espace,
Elle ne laissait comme trace
Qu'un souvenir d'éclair luisant,
Ha! le plus ardent des délires
Et le plus dévorant des cris
Nourri de larmes et de rires
Et de toi désormais dépris,
Quelle envolée dans nos cieux gris!
Comme une chose vagabonde
Frôler les terres et les mondes,
Se projeter vers I infini;
Être un volontaire banni,
Un fou violeur d'azur vierge,
Sauter les rives et les berges,
Ignorer limites et freins,
Bondir dans des sphères sans fins,
Troubler des rondes inconnues
Et les Pléiades toutes nues
Et les Soleils jamais lassés!
Moi!... glacé contre l'air glacé,
Faire jaillir des étincelles
De cet éther en mouvement,
Sous mes baisers! comme un amant...
Et, nous frottant au firmament,
Nous éparpiller en parcelles...
Ah! que deviendrais-tu, Désir?
Certain de pouvoir t'assouvir,
Ton pouvoir ne serait qu'un leurre
Puisque tu mourrais en naissant;
Et moi, je saurais, connaissant
Le bonheur que tu me procures,
Régler à mon gré l'aventure,
Et, pour accroître mon plaisir,
Dans cette ivresse que j'assume,
Mettre une goutte d'amertume
Comme d'un secret élixir.
Ah! que deviendrais-tu, Désir?
Hélas! tu saurais me saisir...
Que peut te faire mon vertige,
Ma chasse aux désirs renaissants?
Si je ne suis plus qu'un passant
Dont il ne reste pas vestige,
Empoisonnant mes souvenirs,
Tu m'inspireras le désir
D'interrompre ma parabole,
De voir ces mondes que je frôle
Sans espoir d'y jamais venir...
Hélas! je ne peux pas choisir!
Pour t'échapper, ô notre Maître
Puisque, parmi tous ces désirs,
Il n'en est pas qui puisse naître
Il ne me reste qu'à mourir...


[CONNAISSANCE DE L'EXALTATION]

À Adrienne Monnier.

CONNAISSANCE DE L'EXALTATION