Pour retrouver tes origines,
Et pour élucider tes fins,
Tu as tout consulté en vain:
Socrate, Pythagore et Pline,
Mais les témoignages humains
Depuis les métopes d'Egine,
Jusqu'aux caissons de la Sixtine
N'ont pas révélé leur dessein.
À ta réflexion chagrine,
Les vieux temples sur les collines
N'ont offert que des ballerines
Dansant au rythme des syrinx
Et la sagesse alexandrine
Evoque en souriant le sphinx!
Or un soir vide et sans pensée,
Toi-même à toi-même ravi,
Lasse de dispute insensée
Et des chemins longtemps suivis,
Ton âme captive et blessée,
Nostalgique des paradis,
Rêvait d'un merveilleux Persée...
Mais les demi-dieux de jadis
Sont retournés à la matière;
D'eux, n'espère plus la lumière,
Les flots lourds des spleens triomphants
Te noient de muettes cohortes,
Leurs nénuphars sur tes eaux mortes
Dorment un sommeil étouffant.
Ô proie des passions extrêmes,
Par quel sublime enchaînement
De l'effort et du tremblement,
Te recherchas-tu en toi-même?
Dans cette retraite suprême,
Tu connus le recueillement.
Tu méditas si longuement
Du soir ardent au matin blême,
Que tu pressentis le soleil:
Longeant les étangs du sommeil
Tu fis surgir des gouffres glauques
Le double obscur qui t'est pareil:
Vous eûtes d émouvants colloques!
Mais tu redoutes le Réveil.
Déjà, au fond de ta pensée,
Ton image ressuscitée,
Pâlissante, te dit adieu:
C'est qu'elle m'infuse sa vie,
Je suis autour de toi, ravie,
Et tu te retrouveras mieux
En moi, puisque tu m'as fait naître:
Je suis l'essence de ton être
Qui se condense sous tes yeux.
Soufflant la poudre de tes ailes
Par quoi s'assure ton contact
Avec les choses éternelles
Que ne peut atteindre ton tact,
Tu vas connaître la lumière,
Comme Adam de la nuit première,
Être réveillé par un Dieu!
Voue aux ténèbres de la fable
Les vieux regrets agonisants;
Voici des amis adorables,
De beaux désirs frais et luisants:
L'un d eux t'offrira les présents
Qui rendent les dieux favorables,
Écoute son vol impalpable;
Délicieux et bienfaisant,
De tes caprices qu'il devine
Ourdissant la trame divine,
Il fomente un enchantement
Afin que ton âme revienne...
Déjà elle tend ses antennes
Et s'éveille en s'émerveillant!
Et moi qui dois être ton guide,
Je tourne autour de ta maison;
Dégageons le logis sordide
Interdit à ma pâmoison
Et fécondons le sol aride;
C'est une demeure putride,
C'est l'asile de la raison;
Balayons ses exhalaisons,
Oublions ses calmes démences:
Un vent brûlant dans le silence
Souffle l'haleine du divin;
Frissonnante comme un devin,
Ton âme a soif de violence....
La solliciterai-je en vain?
Cette minute est éternelle,
Essuie ces pleurs diamantins:
Voici que dans le cœur contraint.
La volonté battant de l'aile
Rallume les foyers éteints
Où venaient se rejoindre en elle
La Providence et le Destin;
Cette minute est éternelle,
Sous l'étreinte des passions,
Ton âme s'accroît en courage
Cultive l'Exaltation
Car je vais t'amener au fond
Des ineffables Paysages
Où notre essence se confond.
Voici qu'en nappe progressive
Je te pénètre en t'émouvant,
Je suis un fluide mouvant,
Je te détache de tes rives,
Tu vas avec ravissement,
Indifférent au grondement
Des ondes qui se font plus vives
Et dont la densité croissant
Au creux de ton âme attentive
Jetant, des vagues successives
Le troupeau toujours plus pressant,
Vers des pays éblouissants
Veut t'entraîner à la dérive,
T'entraîner en te soulevant!
Mystérieuse jouissance!
Mes ardentes réflexions
Aux nouvelles tentations
Joignant de vieilles souvenances
Accroissent de leur résonance
L'ouragan des émotions...
Mais parfois surgit le Silence
D'où jaillit l'inspiration.
C'est le signe de Perséphone
Sur l'Exaltation aphone,
Bondis, car c'est l'instant divin;
D'amours et de douleurs mêlée
Vois: de ma torche échevelée,
Tu peux éclairer ton Destin!
Profite de cette minute
Puisque j'illumine le noir,
Ma flamme comme un ostensoir
Éperdument t'éclaire; scrute,
Sache regarder, sache voir:
Sous les vapeurs et les volutes
Qui veulent ternir le miroir,
Sous les apparences hirsutes,
Les vagues destins ont frémi...
Vois ce que ton cœur inutile
Glacé du silence ennemi,
Offre aux baisers de ces reptiles;
Vois... ce qu'un jour tu reverras,
Lorsque ton cœur s'arrêtera!
De notre aventure posthume
Des ondes sur le miroir plan
Qui s'éclaire de leur écume
T'offrent le visage navrant:
Exalte-toi dans l'amertume.
Fais une torche du bitume:
Usé du spleen qui vous consume
Vois, ton fantôme déchirant
Se meurt de tes propres discordes;
Cet unisson où je t'accorde
Ne saurait-il durer qu'un jour?
Tremblant d'une agonie si proche.
Il murmure un frêle reproche,
Et s'évanouit sans retour...


[CONNAISSANCE DE L'ART]

À Léon-Paul Fargue.

CONNAISSANCE DE L'ART

Je suis l'Arabesque sublime
Qu'admis au contact de l'intime,
Les plus grands parmi les humains,
En des périodes de transe,
Ont façonné de leur substance
Comme un ouvrage de leurs mains.
Mille destinées merveilleuses
Près de ma ligne prometteuse
Tourbillonnent comme un essaim
Consolant les humains fugaces
Qui les poursuivent dans l'espace
Et les emportent dans leur sein.
Tantôt la destinée commence,
Le peuple, éperdu d'innocence,
Marche, les veux levés au ciel,
Tantôt la destinée s'achève
Et le peuple épuisé de rêve
Se console auprès du réel.
Ainsi l'art qui est espérance,
Soucieux de cette cadence,
Va du réel à l'idéal,
Ce flux et ce reflux tragiques
Font l'alternative harmonique
Qui joint le mortel au vital.
Je t'attendais, ô Solitaire...
En échange de mon mystère,
Chargé des débris de ton cœur.
Tu viens m'offrir toute la terre,
Tes amours avec leurs misères
El tes joies avec leurs douleurs,
Tu palpites de mon haleine.
Ma courbe t'attire et t'entraîne.
Tu es l'éternel délaissé,
Tu voudrais prolonger mes rives
Et sur ma ligne fugitive
Lier l'avenir au passé.
Eh! bien, écoute ta hantise,
Car elle seule réalise
Ce qu'un calcul ne peut oser;
L'amour des volutes graciles
Incite aux méthodes subtiles
Mais il ne fait qu'analyser.
Si le sourire des Charites
Te manque, si ta main hésite,
Abandonne-nous en plein vol;
Rien ne m'attire vers mon terme,
Qu'importe qu'un cycle se ferme
Quand on plane au-dessus du sol!
Plus belle que toutes les Belles
Entre mes rives parallèles,
Torrent de vie canalisé,
Vois la passionnante frise
Qu'en songe chacun réalise
Mais que nul n'a réalisé!
De mes rives horizontales
L'une est une vie qui s'exhale
Et tend au repos éternel,
L'autre est la femme qui s'étale,
Qui veut la caresse brutale
Afin d'engendrer le réel.
Je vais de l'une à l'autre couche,
Et si mon allure te touche,
C'est que tu sens confusément
Que c'est l'image de ton être,
Que je ne meurs que pour renaître
Comme l'homme, éternellement.
Le cycle expire et recommence
Au point d'adorable tangence
Où ses rives l'ont embrassé:
Comme Antée la courbe maligne
Puise, au contact des rectilignes,
L'élan nouveau du nuance.
Cette résille d'intégrales
Fait fi des promesses verbales,
Seul le geste enfante l'essor.
Mais l'harmonie la plus savante
Roule une courbe enveloppante
De l'apogée jusqu'au point mort.
Je fais mon arme du silence
Où tout s'exprime et se balance
Mieux que par les meilleurs discours:
Tour à tour, ardente ou languide.
Je forme les pleins et les vides
Et le volume et son contour.
Le difficile est le passage...
Vois-tu par quel divin message,
Quel lien gracile et subtil,
La foule d'idées et d'images
Se fait entendre sans langage,
D'un bout à l'autre de mon fil?
Entre les groupes qui la tentent,
Vois: mon arabesque oscillante
Satisfaisant à ton plaisir.
Crée des attirances nouvelles:
Des formes immatérielles
Peuplent les vides de désirs.
Je recherche la vie tremblante,
Elle me fuit comme Atalante
Traçant un dangereux sentier:
Si je dévie de la spirale,
Je m'égare dans un dédale,
J'entends sonner un rire altier.
Cette proie je te la destine,
C'est la nourriture divine,
Mélange de terre et de ciel,
Ma recherche te passionne!
Ton esprit serpente et tâtonne:
«Est-ce idéal, est-ce réel?»
Ta méditation épuise
Le suc de ces transes exquises;
Tandis que le recueillement
Te fait goûter toute ma grâce,
L'instant voluptueux s'efface
Et te dévore tendrement.
Ah! donne-toi, beau Solitaire,
Vois: j'ai la douceur d'une mère
Et la tendresse des amants;
Mon trait dessinera tes veines,
Si tu dis tes joies et tes peines,
Si tu les traces de ton sang...
Vois: tu as prolongé ma ligne...
Tu fus vraiment marqué du signe!
Ton cœur a longuement erré:
J'ai pris le meilleur de toi-même,
Je te rejette, vide et blème....
Que t'importe, tu as créé!....

FIN


TABLE

[Avant-propos de Paul Valéry]
[Connaissance de la volupté]
La déesse
La concubine
La vierge
L'épouse
La vestale
[Connaissance du désir]
[Connaissance de l'exaltation]
[Connaissance de l'art]