Elle ne le regardait pas ; il replia son journal, se leva, retira son pardessus qu’il plaça dans le filet, ôta son chapeau, prit dans sa valise un grand indicateur des chemins de fer et d’un geste tout naturel habituel à tous les voyageurs lorsqu’ils veulent lire les chiffres minuscules de ce barème, s’approcha de la lampe ; ses cheveux la touchaient presque et son visage apparaissait en pleine lumière. Le cri étouffé qu’il espérait jaillit aussitôt. Il regarda celle qui l’avait poussé et fit un geste de stupeur. Puis ils restèrent tous deux silencieux tandis qu’il tombait sur la banquette, pâle soudain et réellement saisi, en portant la main à la gorge comme s’il étouffait. Elle réprima un élan, tant cette chair lui était irrésistiblement parente ; il râla un peu, défit son col, la regarda d’un air de détresse infinie mélangé d’un muet reproche. Il dit enfin : « Excusez-moi ; voici, pour la seconde fois, une prise de contact bien ridicule ». Elle se raidit contre l’émotion bienheureuse que lui versait cette voix, son orgueil la dressa, méprisante et amère : « Je vous défends de me parler, dit-elle, je ne vous connais plus ». Mais elle souhaitait ardemment qu’il continuât, que ce timbre résonnât encore à son oreille ; tout lui était égal, et François, et la vie, pourvu que Bernard vînt enfin lui révéler la cause de son malheur, de sa trahison, et rompre son inexplicable silence. Mais lui, il semblait se parler à lui-même ; il la regarda et elle détourna la tête ; alors il eut un geste plein de lassitude qui signifiait : « A quoi bon ! » et sa détresse la remua, afflua en elle-même comme une lame marine ; tout l’échafaudage de sentiments, de faits, de paroles et d’espoirs du dernier mois, croula dans cette vague, s’évanouit comme dissous ; il ne restait que Bernard, Bernard triste et abandonné ; elle lui cherchait déjà des excuses ; pourquoi elle-même n’avait-elle point tâché de le rejoindre ? Puis la colère reflua. Elle gronda entre ses dents :
— Vous êtes une fameuse canaille, allez !
Il refit son geste de désespoir.
— Et dire, finit-il par répondre, que cette opinion est exactement celle que j’ai de vous.
Elle sursauta et il admira intérieurement la rapidité du réflexe, la solidité de cette petite machine humaine, fine et puissante.
— Ah ! par exemple, c’est trop fort ! dit-elle.
— Oh ! je vous en prie, reprit-il, ne feignez point l’indignation. Votre attitude même tout à l’heure vous a trahie ; j’ai tout de suite senti combien vous vous trouviez gênée de vous rencontrer tout d’un coup inopinément avec l’homme que vous avez si salement abandonné pour un autre. — Ne m’interrompez pas, ne suffoquez pas : qu’au moins vous acceptiez cette pauvre sanction qui est de s’entendre dire la vérité par celui que vous avez trahi. Vous saviez fort bien que j’avais dû partir brusquement et sans pouvoir vous dire adieu ; vous avez su également que je ne gagnais que trois cent cinquante francs par mois et n’avais point de dot ; que je ne pouvais relever les vôtres de la situation critique où ils se débattaient. François gagne cinq cents francs qu’il vous abandonne entièrement ; son père pouvait replâtrer la situation ; vous vous êtes laissée acheter… Inutile d’essayer de m’interrompre, je dirai ce que j’ai à dire : Pendant que moi je travaillais dix-huit heures par jour au fond de l’Auvergne, que je faisais l’impossible, que j’attendais, pour vous écrire, de pouvoir vous annoncer l’aurore d’un avenir digne de vous, vous, intrigante et sans pudeur, vous repreniez votre parole sans même m’en avertir et vous deveniez la femme d’un homme qui ne vous a jamais inspiré aucune affection. Vous avez fait ça, vous ; oui, vous, vous vous êtes vendue ; dites un autre mot.
Elle ne trouvait rien à répondre ; le sol lui manquait, son bon sens chavirait ; en vain cherchait-elle un défaut dans ce raisonnement logique. S’il disait vrai pourtant, ce monstre, quel malheur ! quel épouvantable malheur ! cependant un éclair l’illumina :
— Des histoires vous en avez toujours eu à revendre et vous en aurez toujours, bien entendu. Mais si vous-même ne m’avez pas abandonnée expliquez-moi donc comment il se fait que vous ne m’ayez pas donné de vos nouvelles ?
— Oh ! je vous en prie, répliqua-t-il sarcastique, ne vous rabattez pas sur des petits faits ; vous savez fort bien comment j’ai dû partir sans pouvoir rien faire ; Blinkine a dû vous le raconter, je suppose, je l’en avais chargé et il est fort exact.