— Ah ! non, mon vieux, j’en fais assez en fermant les yeux sans vouloir montrer davantage comment je favorise quelque chose d’absolument irrégulier. Qu’Angèle sache que je suis un personnage chez Bordes, cela est nécessaire. Mais il faut qu’elle m’évite et qu’elle évite tout le monde de chez Bordes afin de fuir toute complication.

— Tout cela n’est guère limpide, conclut Blinkine. Enfin, moi, je veux bien…

La voiture s’arrêta peu après. — « Dis au cocher de t’attendre au coin de la rue, souffla Bernard tandis qu’Abraham descendait. Comme le fiacre repartait, il entendit le bruit de la grille qui s’ouvrait et une voix, ah ! la chère voix qui lui fendit le cœur, une voix bien connue qui s’écriait :

— Quelle heureuse surprise ! et moi qui allais sortir !

— J’ai de la chance, conclut-il. La voiture s’était mise en station au bord du trottoir. Il s’installa commodément et se mit à rêvasser ; il revoyait Angèle, il repassait tous les moments d’autrefois. Ah ! vivre avec elle, toujours ! qu’allait-il tenter ! il ne percevait pas la fuite du temps. Et il ne put s’empêcher de dire « Déjà ! » lorsque, au bout d’une heure et demie, Abraham ouvrit la portière et s’assit auprès de lui en disant :

— C’est fait ; tu n’avais pas menti : elle m’a montré le télégramme de Garial ». Il ajouta d’un ton amicalement moqueur : « Naturellement, elle prendra l’express de ce soir. Elle est aux anges ».

Elle est aux anges ! Rabevel eût tué son ami pour ce mot.

Avec quelle impatience frénétique il attendit le soir !

L’express partait d’Austerlitz à neuf heures. Il dîna à six heures. Dès sept heures un quart, muni de son billet, il se dissimulait dans un coin obscur des salles d’attente, d’où il pouvait par la vitre observer le portillon d’accès aux quais sans être vu lui-même. A huit heures et demie, dans la foule mouvante, il reconnut soudain celle qu’il aimait. Elle était seule ; et là, parmi tant de personnes indifférentes, cette personne divine, comment passait-elle inaperçue ? Ses artères battaient avec violence ; Angèle s’avançait suivie d’un homme d’équipe qui portait sa valise ; il ne semblait pas que rien pût altérer la beauté de son visage ; elle allait sereine, un peu hautaine, et Bernard imaginait qu’elle portait avec elle son paradis. La cohue se pressait au portillon ; pour l’éviter, Angèle s’arrêta un peu à l’écart, offrant à la pleine lumière qui la sculptait sa figure pensive ; Bernard y cherchait avidement la trace du passé récent : leurs amours si ardentes et si brusquement rompues, les stigmates de la possession, rien ne subsistait ; rien n’entamait cette admirable matière ; il en fut à la fois bienheureux et chagrin ; et, plus que jamais, il se sentit épris et prêt à tout sacrifier. « Le bonheur de ma vie est en elle, se répétait-il, en elle seule. »

Elle passa sur le quai. Il se leva alors, enfonça profondément son chapeau dont il rabattit les ailes, releva le col de son pardessus et, de loin, la suivit. Il la vit hésiter un moment et finalement choisir un compartiment où le porteur déposa la valise ; elle lui donna son pourboire, attendit en faisant quelques pas devant le compartiment et jetant les yeux fréquemment sur l’horloge. A neuf heures moins cinq, les employés pressèrent les voyageurs ; elle monta, tirant à elle la portière qui se referma. Bernard se rapprocha du compartiment, se dissimula derrière la voiturette roulante d’un vendeur de journaux ; inutiles précautions : la jeune femme avait levé la glace et lisait tranquillement ; il constata avec plaisir qu’elle était seule. Il attendait toujours, le cœur battant plus fort à chaque seconde ; enfin le sifflet de la locomotive retentit ; le train s’ébranla ; et, d’un bond, il fut sur le marchepied, ouvrit la portière, puis, jetant sa valise devant lui, il pénétra dans le compartiment ; tandis qu’il refermait la porte, tête baissée, il entendit les imprécations de l’employé sur le quai : « cause toujours » se dit-il. Il passa devant Angèle sans la regarder, en grommelant une excuse et s’installa dans le coin diagonal ; il avait tiré un journal de sa poche et disparut derrière ses feuilles déployées. Au bout d’un moment, en les écartant légèrement il put observer la jeune femme à la dérobée et du coin de l’œil. Elle avait repris sa lecture : il la retrouvait telle qu’auparavant et même plus désirable encore : un goût d’amour, de jalousie et de meurtre s’infiltrait insidieusement dans ses veines. C’était pour lui qu’elle était là, lui qui l’y avait conduite par son astuce et son désir. Elle était là, oui. Elle ne pouvait s’évader de cette cabane close filant à la vitesse de vingt mètres par seconde. Mais que lui dirait-il et que répondrait-elle ?