— Je comprends, je comprends, dit doucement le maître d’école. Voilà des choses, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, qu’on n’aurait pas vues du temps de l’ancienne Rome. Mais les institutions corrompent le genre humain. Qu’il y ait des femmes sages et fidèles et des hommes intègres après les turpitudes de la Royauté et des deux Empires, cela passe l’imagination. Pourtant il y en a ; c’est la majorité ; et c’est la preuve de la bonté foncière de ce genre humain. Le gouvernement du peuple nous ramènera à l’âge d’or, Noë ; nous y touchons déjà ; que chacun oublie ses misères pour songer au salut de tous. Vive la République !
Il mit sa main sur l’épaule du garçonnet qui, maintenant, marchait à côté d’eux.
— Et de toi, poursuivit-il, petit Bernard Rabevel, de toi nous ferons un grand citoyen ; un noble et vertueux citoyen. Tu promets par l’intelligence et la volonté ; nous les éduquerons comme elles doivent l’être. Veux-tu être bijoutier ? Non. Changeur, géographe, mécanicien ? Tu ne sais pas. Veux-tu mener des hommes, être puissant ? nous t’en donnerons les moyens. Tu seras le plus grand, le plus riche, le maître, tu entends, le maître par la fortune et la puissance.
L’enfant sourit, leva vers Lazare des yeux extasiés, il donna d’un geste brusque et comme d’oubli ou de pardon sa main libre à Noë. Lazare fit un imperceptible signe au jeune homme et continua.
— Oui, tout cela, c’est pour toi que je le disais ce matin, pour toi tout seul. La République t’ouvre ses bras et elle te recevra parmi les plus grands de ses fils. Il reste à en être digne c’est-à-dire à donner l’exemple de la vertu, de la justice, de la bonté ; à se rappeler que tous les hommes sont égaux et frères…
Mais l’enfant, depuis un moment, n’écoutait plus. Ils entendirent sonner sept heures à Saint-Gervais et ils pressèrent le pas. La rue des Rosiers était grouillante de lévites sordides quand ils y entrèrent. Le père, Jérôme Rabevel, qui, sur le pas de la porte, guettait le retour de Noë, les aperçut et cria dans l’escalier que Mr. Lazare arrivait avec le cadet ; les femmes mi-souriantes, mi-furieuses atteignirent la poële pour sauter une omelette supplémentaire et le brave vieux Jérôme fit quelques pas au devant de ses hôtes.
— Voyez que j’ai encore de bons yeux, Monsieur Lazare ? Je vous ai reconnus de loin.
— Et parmi cette foule qui sort des ateliers.
— Cela, ça m’aurait plutôt aidé, s’il faut dire vrai ; car, vous tranchez, tout de même, au milieu de tous ces Galiciens.
— Je crois en effet que la majorité de ces gens sont des étrangers.