— Oui, Monsieur, répondit l’enfant d’une voix sans nuance.

— Alors, passe devant comme un homme, pour voir si tu ne te tromperas pas de chemin.

Quand Bernard eut pris quelque avance, le maître qui le regardait marcher et jugeait cette démarche forte et sûre, cette foulée sans distraction, se tourna vers Noë.

— Vois-tu ce qui le distingue des autres dans son allure, cet enfant ? C’est qu’il n’applique son attention qu’à bon escient. Il ne fait point le badaud devant tout, il n’est pas non plus indifférent à tout, mais il discerne parfois un objet digne d’être observé et alors il s’arrête ; il enregistre et il mûrit. Tu as dû remarquer cela fréquemment.

Noë avoua qu’il n’avait jamais prêté attention à la chose. Quand il sortait avec son neveu il ne s’en occupait guère, étant toujours pressé lui-même et il laissait courir le petit derrière lui.

— Tu as tort ; il faut gagner la confiance de ces jeunes êtres pour les guider et il faut les observer sans relâche ; c’est très important ; une promenade comme celle-ci peut suffire à se faire une idée du caractère de cet enfant. Regarde-le. Il s’est déjà arrêté devant la devanture d’un bijoutier ; et le voici devant celle d’un changeur, justement le père de son voisin, le petit Blinkine ; de toute évidence il ne peut comprendre ce qu’il y a dans cette vitrine ni ce qui peut se vendre et s’acheter dans cette boutique ; mais il s’y intéresse. Vois à présent comme il passe dédaigneusement devant ce petit bazar à jouets. Si, il s’arrête ; il examine les bateaux, les chemins de fer. Qu’en ferons-nous ? Un navigateur, ou un mécanicien ? ou un géographe ? car il s’arrête aussi devant les cartes de l’armateur Bordes ; le petit François Régis pourra le piloter, c’est le cas de le dire, son père est en effet Capitaine au long cours dans cette maison et doit se trouver pour le moment à Rarotonga, au fond du Pacifique austral…

Bernard les attendait au bord du trottoir ; Noë lui tendit la main pour traverser avec lui la rue de Rivoli, mais avec une inattention parfaitement simulée l’enfant s’était approché du maître qu’il prit par la manche ; le bonhomme ravi lui donna une tape d’amitié et regarda Noë d’un œil rieur ; mais l’expression du jeune homme taciturne lui fit deviner que sous l’apparente ingénuité de Bernard venait de se cacher quelque petite vilenie et que l’enfant les avait moqués tous les deux. Décidément, se dit-il, il faudra serrer son jeu avec ce jeune diable.

Arrivés sur le pont, Bernard reprit son avance et le père Lazare demanda à Noë ce qui venait de se passer. Toute explication ayant été donnée, il resta pensif. Mais enfin, songeait-il, d’où tout cela peut-il venir ? Les Rabevel sont de fort braves gens, un peu têtus certes et même boudeurs, mais francs comme l’or, bons comme le pain ; et fins avec ça. Et courageux ! On l’avait bien vu pendant les Journées ; le père Rabevel avait fait celles de 30 et celles de 48, et la Commune, encore qu’il fût déjà bien vieux. Bon ; mais ce Bernard n’avait pas l’air lui non plus d’avoir froid aux yeux ; il était donc bien Rabevel. Noë pourtant le prétendait sournois et de tendances cupides, violentes et dominatrices. « Au fait, dit Lazare, je comprends fort bien que vous ayez gardé ce petit qui n’a plus de père, puisque ton malheureux aîné est mort deux mois avant sa naissance, mais enfin sa mère ne pouvait-elle le garder elle-même ? et où est-elle ? s’est-elle remariée et son nouvel époux ne veut-il pas prendre l’enfant ? est-elle malade et incapable de s’en charger ? ou bien est-elle morte ? »

Le petit Bernard s’était insensiblement laissé rejoindre et il écoutait attentivement bien que d’un air indifférent ; mais les deux hommes ne le regardaient pas.

— Cher Monsieur Lazare, dit Noë qui desserrait avec peine les dents, nous autres, nous ne sommes que de simples ouvriers qui ont poussé assez pour en employer d’autres ; et nous travaillons avec les compagnons ; et on connaît l’ouvrage ; c’est pour dire qu’on n’est pas des gros monsieurs. Mais on a son honneur comme les gros. Et, vous comprenez, Monsieur Lazare, je ne vous dirai point si elle est morte ou si elle est vive, cette femme, parce que d’abord on ne le sait pas, vu qu’elle n’a jamais donné de ses nouvelles ni envoyé un sou pour le gosse ; et qu’on ne les lui aurait pas voulus comme de bien entendu, ses sous ; en parlant par respect, ce qu’on gagne avec le cul n’est jamais propre. Je ne sais pas d’ailleurs qu’est-ce que je vais chercher là ; la vérité c’est que nous ne savons pas s’il a une mère ni même s’il en a jamais eu une. Vous comprenez ?