— Je ne dis pas non, dit le régent, laisse-moi le temps de devenir un peu plus « reluisant… »

Il avait prononcé le mot sans regarder Bernard ; mais celui-ci, bien qu’il eût entendu, ne rougit point. Seul, un mouvement de la mâchoire et qui décelait de la colère et non de la confusion, fit trembler légèrement sa joue.

Le père Lazare prit l’escalier ; l’enfant s’assit au pupitre qui lui était destiné et, avec beaucoup d’attention, l’examina de tous côtés ; puis il l’ouvrit, fit, à plusieurs reprises, jouer les gonds ; s’étant aperçu tout-à-coup qu’il manquait une vis à l’une des charnières, il se mit en devoir d’en retirer une du pupitre voisin. Mais à peine l’eut-il retirée qu’il s’arrêta comme interdit. Il fit la moue, eut un imperceptible mouvement d’impatience contre lui-même comme s’il déplorait sa propre sottise et remit la vis qu’il venait d’enlever ; puis, ayant avisé à quelques tables plus loin un autre pupitre, il mena cette fois son opération jusqu’au bout.

Noë qui, feignant de lire un journal, avait suivi son manège se demandait s’il devait admirer l’attention, la précision, la minutie et l’adresse de l’enfant, s’étonner de sa rare prudence ou essayer d’inculquer une idée de scrupule à une nature qui témoignait d’une parfaite et si calme absence de sens moral. Il l’appela, mais Bernard sembla ne pas entendre. « Il me boude, se dit le jeune homme, parce qu’il a reçu de moi cette première gifle » ; et il se sentit attendri ; ce serait la dernière, bien sûr ; comment un tel mouvement d’humeur avait-il pu lui échapper ? Il voulut faire la paix avec le petit sauvage ; il l’appela de nouveau ; mais l’enfant, levant enfin la tête et le regardant fixement, lui montra de tels yeux, et si chargés de haine, qu’il redouta l’avenir.

Le maître d’école descendait à ce moment. Ils sortirent tous trois.

— Voilà le temps qui s’est remis au beau, dit le père Lazare. Il est cinq heures et ton après-midi est perdue et bien perdue, mon petit Noë. Alors, si tu veux, nous allons prendre le chemin des écoliers.

— Bah ! répondit le jeune homme, il faut que je passe tout de même chez nous pour avertir de votre arrivée…

— Oui, et que ta mère et ta belle-sœur se mettent en cuisine ? Non, mon petit, rien de tout ça. Combien êtes-vous à table ?

— Mes parents, mon frère et sa femme, Bernard et moi ; cela fait six.

— Eh bien ! quand il y en a pour six il y en a pour sept… Si tu veux, nous allons prendre la rue de Rivoli jusqu’au Châtelet et nous ferons tout le tour par la Cité et l’île Saint-Louis pour reprendre la rue des Rosiers par l’autre bout. Cela te va à toi, petit Bernard ?