L’enfant se rassit. Il n’avait pas eu un regard pour ses voisins. Il examinait la grande salle, les murs recouverts d’images pédagogiques, les tableaux luisants comme des eaux profondes au bord des rives de craie, les rayons chargés de livres qui recélaient un formidable inconnu et enfin ce maître jugé quelques minutes auparavant sans indulgence et où déjà il devinait une puissance. Puissance encore occulte, amie ou ennemie, il ne savait ; il ne se le demandait pas tout-à-fait ; un obscur instinct triple de force, de ruse et de possession commandait l’observation. Les yeux grand ouverts, toute l’attention de son jeune esprit appliquée à comprendre, il écoutait la voix de ce vieil homme dont on lui avait dit qu’il lui donnerait ce qui était l’essentiel de la vie.
— Mes enfants, poursuivait le maître d’une voix infiniment douce tant s’y reflétait la sérénité du cœur, maintenant je vous connais tous. Vous voici autour de moi pour apprendre, c’est-à-dire pour devenir des hommes bons et forts. Quelques-uns d’entre vous sont nés dans des pays étrangers mais ils sont en France et seront Français, citoyens du premier des pays libres ; ils y vivront utiles, respectés, aimés de tous. Vous êtes des petits enfants du peuple mais vous savez que vous pouvez espérer en la République. Vous pouvez devenir ce qu’il vous plaira de devenir. Enfants du peuple, vous pourrez commander un régiment, conduire un cuirassé, devenir banquiers, notaires, armateurs, députés, ministres. La République aime pareillement tous ses fils, juifs ou chrétiens, nobles ou roturiers, pauvres ou riches. Il s’agit pour vous d’être persévérants et laborieux. Et chacun, suivant son intelligence, arrivera, sans que rien au monde puisse l’arrêter, à la place digne de lui. Ainsi, mes petits enfants, travaillez, travaillez de tout votre cœur, non pas seulement pour contenter vos parents et votre maître qui déjà vous aime tous, mais pour assurer votre avenir.
Bernard avalait goulûment ces paroles dont beaucoup lui demeuraient étrangères mais dont le sens général ne lui échappait pas. Il se sentait né premier, au-dessus de tous, et brûlait déjà d’en donner les preuves. Et cette République dont les oncles ne cessaient de parler, elle devait donc l’aider ? Mais le préférerait-elle ? Oui, le maître disait qu’elle aimait pareillement tous ses enfants. D’abord, quels enfants ? Lui-même n’avait aucune mère, il le savait bien. Ensuite on préfère toujours quelqu’un. Allons, on n’allait pas lui dire le contraire, à lui, Bernard, à dix ans ! Pourtant…
Il regarda à la dérobée ses voisins. Puis s’adressant à l’un d’eux, un petit garçon de mine timide, aux yeux candides et tout rêveurs, il lui demanda son nom : François Régis, répondit l’enfant.
— As-tu compris tout ce qu’il a dit, le maître ?
— Pas tout. Mais je sais ce que c’est qu’un armateur, dit le petit garçon tout fier.
Bernard fut blessé de cette supériorité.
— Moi aussi, fit-il sèchement. Et, ayant proféré son mensonge, il se tourna vers son autre voisin qui les observait. Celui-là s’appelait Abraham Blinkine ; il montrait un visage souffreteux, prématurément ridé ; des boutons blancs gonflaient son cou. Il regarda un instant Bernard de ses yeux mi-fermés, luisants d’une intelligence acérée, héritée d’une civilisation vieille de millénaires. Quand le petit Rabevel lui demanda à lui aussi s’il avait tout compris, il ne dit rien, haussant les épaules. Bernard, perplexe, baissait les yeux, mais, comme il les relevait à l’improviste, il surprit dans ceux d’Abraham une telle expression de finesse qu’il sentit, comme en un choc, que si le petit camarade n’avait rien dit c’était uniquement afin de ne pas le blesser par l’étalage d’une supériorité. Et, dans cet égard dont il n’aurait pas eu l’idée lui-même vis-à-vis d’un autre, il devina une ampleur telle, une puissance au regard de laquelle il se sentait si petit, que son humiliation fit remonter une boule amère dans sa gorge. Il serra sa langue entre ses dents pour ne pas crier.
Cependant le père Lazare annonçait qu’il remettait en liberté « ses jeunes étourneaux » et que la véritable classe commencerait le lendemain matin. Puis il fit ses dernières recommandations, donna tous les renseignements utiles pour l’achat des livres et descendit de sa chaire.
— Venez donc dîner avec nous, demanda Noë comme il le rejoignait. Cela fera plaisir à tout le monde.