— Je vais, dit-il, mes enfants, vous demander de vous lever l’un après l’autre. Chacun de vous me donnera son nom afin que je grave dans ma mémoire les traits qui répondent à tous ces livrets que m’ont apportés vos parents. Ne soyez pas intimidés et parlez-moi tout bonnement, comme à un ami que vous connaîtriez depuis longtemps.
Une trentaine d’écoliers répondirent d’une voix coupée par l’émotion. Noë fut frappé du nombre de noms étrangers qui blessaient son oreille au passage, Schalom, Hirschbein, Alheihem, Schapiro, Ionah, Mandelé, Pérès, Mocher, Séforim… Et, venue il ne savait d’où, une image de Ghetto médiéval s’imposa à ses yeux puis se dégrada peu à peu pour reprendre les couleurs familières de la rue des Rosiers. Il eut, un instant, le souci de la race et de la patrie ; la calèche de Bansperger, d’une copieuse volée de fange, l’éclaboussa au plus bleu de l’âme ; il en ressentit presque une douleur physique. Autour de lui, à voix basse, des personnages en lévite et en caftan parlaient et multipliaient les sourires, les clins d’yeux, précipitaient une mimique inconnue de l’occident.
— Ces gens-là aiment la France, se dit-il pour se rassurer, puisqu’ils viennent y vivre.
Il écouta, mais les étrangers parlaient yiddisch.
— En tous cas leurs enfants parleront français ; ils seront Français. » Mais la calèche de Bansperger passait encore contre lui, il fit un pas de côté pour l’éviter.
— Je rêve debout et éveillé, ça n’est pas ordinaire, grommela-t-il, et je radote. J’ai le comprenoir mal affûté ce matin, faudra donner de la voie.
Pourtant, se rappelant encore l’incident du chemin, comme la réflexion de son neveu lui revenait à la mémoire, de nouveau il se sentit pincé au cœur.
— Si nous n’avons que cette graine pour reprendre l’Alsace…
Le père Lazare interrogeait justement l’enfant ; debout, d’une voix nette et tranquille, son beau visage mat sous les boucles brunes tourné vers le maître, le petit Rabevel répondait sans l’ombre de timidité ni d’arrogance.
— Il est né bon, se disait le maître, il est évidemment né bon comme tous les êtres, mais il a dû être mal conduit… Un enfant élevé sans père ni mère… Pourtant ses oncles sont de si braves gens.