— Si je me rappelle ? C’était à la veille des journées, foutre ! Ah ! ah ! les ébénistes du faubourg Antoine…

— Saint Antoine, dit la mère Rabevel.

— Antoine, répéta le vieux en clignant un œil pétillant. (Ça ne peut pas faire de bonnes républicaines, ça aime trop les messieurs prêtres, ces bougresses de femmes, pétard de sort ! Mais c’est une citoyenne qui n’en craint pas pour vous tenir une maison ! et la belle-fille, c’est pareil.) Je disais donc que les ébénistes du faubourg Machin (te voilà prise, Catherine ?) venaient ici pour parler de la chose ; parce que c’était à l’écart, on ne se méfiait pas. Pensez, si près de l’Hôtel de Ville ! Et tous les mouchards logés dans le quartier. Jamais, figurez-vous, jamais ils ne se sont doutés de rien. Tu sortiras une bouteille de l’époque, cire jaune ; ça me donne soif d’en parler ; vous le goûterez ce petit vin blanc, monsieur Lazare ; et vous me direz ce que vous en pensez de cette mécanique-là ; je l’ai soutiré huit jours avant les barricades. Et vous, sans vous commander, Eugénie, servez la soupe, ma mignonne.

Il sourit au maître d’école.

— Oui, elle s’appelle Eugénie, ma petite belle-fille, brave petite, comme l’ex-madame Badinguet. Mais elle est mieux. On ne lui demande que de nous donner des petits Rabevel et ce sera parfait.

— Vous en avez déjà un, dit Lazare.

— Oui, fit le vieillard en regardant Bernard. Oui… Voyez ce que c’est tout de même que la vie. J’ai eu quatre enfants. L’aîné, Pierre, meurt en me laissant ce bambin. Le second, Rodolphe n’est pas fichu à trente-six ans de me donner un petit bout d’homme à faire sauter sur les genoux. Ma fille, troisième, meurt en couches à vingt ans, quelle misère ! et le dernier, ce Noë que vous voyez et qui est maintenant mon cadet, il parle de ne pas se marier. Dans quel temps vivons-nous !

Eugénie posait sur la nappe la soupière fumante. On se mit à table. Et soudain le vieillard rougissant comme un enfant s’écria :

— Et moi qui ne suis pas rasé, maître Lazare ! Aujourd’hui justement que vous êtes là ; c’est un coup du sort. Donnez-moi cinq minutes.

Lazare le regardait, propre, net, ce visage mince, aux rides spirituelles, aux yeux noirs. Il retrouvait le même nez droit, la bouche rieuse et bonne dans les enfants. Chez Rodolphe on voyait toutefois l’air de ruse malicieuse du père qui ne se rencontrait pas sur la figure de Noë plus souvent mélancolique comme celle de sa mère. Tous deux, d’ailleurs, offraient le type du parfait compagnon français tel que la tradition et les chants d’atelier le maintiennent dans une élite depuis le Moyen-Age.