— C’est vous, dit-elle, imprudent ! Venez qu’on vous guérisse.
Ils entrèrent dans la chambre de la fille et Bernard referma sa porte. Il se sentait un peu excité par le repas, la conversation, la nouveauté radieuse de ce qu’il avait appris, l’espérance qui lui promettait une vie magnifique. Il goûtait pleinement une sorte de satisfaction immense. Sa victoire sur le pâle jeune homme l’emplissait d’orgueil. Une phrase de son grand-père au sujet d’un apprenti lui revint à la mémoire : « Je te le ferai marcher ce foutriquet, moi ! » Peuh ! pour une écorchure il lui fallait des soins et une consolatrice. Personne ne me console, moi, songeait-il avec un orgueil amer. Il s’avouait que ses grands désespoirs étaient solitaires et incompris. Nul ne pénétrait les silences où il s’enfermait, dents serrées et langue entre les dents, après la moindre observation faite sans malice à son égard.
Le sommeil ne venait pas. Il fit quelques pas dans la chambre nue ; le carrelage net et froid, les murs blanchis à la chaux, le vitrage de ciel-ouvert sans rideau, faisaient de la pièce un logement austère et triste. Il monta sur une chaise, poussa la tabatière. La grande cour intérieure était noire comme un tombeau. Un arbre magnifique et solitaire achevait d’y mourir et la lumière qui veillait encore dans quelques appartements venait se perdre dans ses plus hautes frondaisons comme avidement absorbée. L’enfant croyait voir des milliers et des milliers de personnages, agenouillés et l’écoutant. Il leur dirait : Venez ! et ils viendraient. Il leur dirait : Partez ! et ils partiraient. Et à ceux qui se révolteraient il savait bien ce qu’il fallait faire. Tous des foutriquets ! Il descendit de son siège, se mit au lit, souffla sa chandelle. Il crut entrer dans un conte. Toutes les images qui peuplaient son cerveau d’enfant semblaient à cette minute s’animer ensemble : les récits de ses oncles, les légendes de sa grand’mère, les suggestions des boutiques, tout se mêlait pour composer une vie extraordinairement fastueuse où il était le roi, l’empereur, l’époux de la République et commandait à tous. L’éléphant du Jardin des Plantes caparaçonné de riches tapis balançait sa majesté, les fauves léchaient ses pieds. Ses ennemis gisaient sur le carreau du Père-Lachaise, un petit couteau à manche de corne planté dans le cœur. Il massacrait tout ce qui lui résistait. Il avait une Bourse, déchirait des feuillets de papier, de vieux journaux et les échangeait contre de l’or ; il était planteur, tout habillé de blanc, gras et rose sous un immense parasol, et des nègres soutenaient sa pipe démesurée. Tout tremblait sur son passage. Le père Lazare était son introducteur et son ange gardien. Il entendait sa voix : il faut être le maître. Puis, tout à coup : il faut être bon. Ah ! pour sûr, l’enfant se sentait si plein de bonheur épanoui et si prêt à être bon : il comblait ses proches de cadeaux, il leur témoignait son amitié. Qu’il était heureux ! Dans son demi-sommeil, il dit vaguement sa prière comme le lui avait recommandé sa grand’mère, et en remerciant le bon Dieu de l’avoir ainsi comblé. Un brusque mouvement qu’il fit l’éveilla presque et il perçut, venant de la chambre voisine, de déchirants soupirs. La conscience lui revint : « C’est encore le foutriquet qui est malheureux » dit-il à voix haute, en ébauchant un vague sourire. Puis il se rendormit.
Le lendemain commença sa nouvelle existence. Déjà, quand il arriva à l’école, ses deux voisins installés causaient ensemble, attendant l’heure. Ils l’accueillirent comme un ami et quand le père Lazare fit son entrée, tous trois ne s’interrompirent qu’à regret.
Le vieux maître, psychologue attentif, eut vite pénétré cette amitié et chercha à en tirer pour eux le meilleur profit. Il leur montra que s’ils voulaient demeurer côte à côte il fallait qu’ils pussent avoir en compositions des places qui leur permissent de se retrouver à chaque fois dans cet ordre ; et que le meilleur moyen d’y réussir c’était encore de travailler à être les premiers. Les enfants, fort intelligents tous trois, le comprirent très bien. Ils prirent l’habitude de se réunir, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre d’entre eux, pour y préparer ensemble leurs leçons. Ils se piquaient fort d’émulation, mais chacun avait ses faiblesses ; Abraham, d’une intuition prodigieuse en calcul, se montrait assez piteux en devoir français ; au contraire François y excellait et ne mordait guère à l’arithmétique. Bernard, attentif aux trucs et aux ficelles, la mémoire extraordinairement fidèle, s’enrichissait des acquisitions mêmes de ses voisins ; studieux, régulier, toujours propre et précis jusqu’à la minutie, jamais en faute, il gardait, inamovible, la première place, tandis que ses amis se disputaient la deuxième. Le jeudi, ils sortaient souvent ensemble et se livraient à des causeries ou à des jeux interminables dans les squares et les jardins. Leurs rapports n’allaient point sans dispute et, au début, les orages furent parfois suivis de coups. Mais, bien que Bernard fût robuste, François, autrement fort, lui avait infligé de telles corrections que, la rage au cœur, le petit Rabevel ne cherchait plus les batailles. Encore qu’il ne fût pas querelleur, François goûtait à se battre une véritable ivresse et il triomphait sans ménagement ; aussi les rires de leurs camarades, plus humiliants pour Bernard que sa défaite elle-même, le corrigèrent-ils promptement. Quant à Abraham, l’instinct qu’il devait à des milliers d’années d’oppression et de persécution lui avait toujours épargné toute bataille. Le petit Rabevel ne fut pas sans le remarquer. Sans que ses forces intérieures et ses aspirations fussent en rien modifiées, il s’accrut en prudence, en ruse, et il faut bien le dire, en hypocrisie véritable. Refrénés plus que jamais, ses instincts de domination et de violence n’en croissaient pas moins. Il semblait au contraire que leur ressort comprimé davantage en eût acquis plus d’énergie latente. Mais rien ne s’en révélait.
Il y eut pourtant un jour mémorable qui fit un éclat. Trois années s’étaient écoulées sur cette eau dormante et le garçon présentait pour ses treize ans une figure vive, décidée et souriante, avec à peine un je ne sais quoi de dérobé dans le regard mais qui ne frappait pas dès l’abord. Il avait de grands succès scolaires, faisait l’orgueil des siens et du quartier. Un soir qu’il montait à sa chambre, il vit dans l’ombre du palier du troisième étage Tom, le chien de Goldschmidt, le fabricant de chapeaux, accroupi et comme à l’affût. Il se rappela tout-à-coup que sa grand’mère avait raconté qu’on trouvait depuis quelque temps les chats du voisinage les reins cassés, aux abords de l’immeuble ; il se cacha au détour de l’escalier après avoir baissé la flamme du quinquet. Le chien ne bougeait pas et regardait fixement dans une certaine direction ; Bernard suivant son regard aperçut, dans la porte de l’escalier de secours, une chatière nouvellement percée. Au bout d’un moment, un matou, sans méfiance, parut ; il flaira l’atmosphère, agita un instant la queue assez nerveusement et comme perplexe, fit quelques pas et s’arrêta ; à cet instant, d’un bond silencieux, Tom fut sur lui et, avant qu’il eût poussé un cri, le chat gisait, l’épine dorsale brisée d’un coup de crocs. Du mufle le chien repoussa sa victime dans la chatière ; on entendit dans la cage de l’escalier le corps tomber sur le béton du rez-de-chaussée avec un bruit mou.
Bernard restait sur place, moite d’horreur, d’émotion, et d’une sorte d’admiration : il eut la sensation d’être affamé, une espèce d’appétit devant ce dogue qui léchait ses babines et bâillait avec satisfaction. Un obscur désir lui venait d’être cette brute ; il se rappela tout-à-coup le coup de couteau à l’amoureux de la bonne ; il eût voulu avoir ce sang à portée de la bouche. Une envie, dont il avait honte, de voir encore ce chien massacrer une autre bête innocente traquait son imagination ; il se sentait cloué là. Pourtant il se leva et redescendit à pas de loup. Il rentra dans l’appartement, prétextant un livre oublié. La sueur au front, il alla derrière un placard où reposait la chatte de la maison qui avait mis bas un mois avant. Il prit l’un des chatons sans que la mère ronronnante s’y opposât et, sur la pointe des pieds, il s’esquiva.
Quand il aperçut de nouveau le chien, son cœur cessa de battre. Le monstre couché le regardait d’un œil à peine ouvert. Il posa le chaton et attendit ; mais Tom simulait l’innocence et le sommeil ; la petite bête enhardie venue contre sa gueule le flattait du poil et de la queue ; il se laissait faire d’un air bonasse. Bernard lui dit à mi-voix : « Tu es malin. Pas tant que moi, tu vas voir ». Toute pitié avait disparu de lui. Il saisit le chaton, le balança sous le nez du chien et tout-à-coup le lui lança ; d’instinct, Tom avait tendu la gueule et broyé les reins du pauvre animal ; il reposa le cadavre à terre en baissant les oreilles et remuant faiblement la queue, craignant visiblement d’être battu. Mais Bernard le caressa un moment en lui disant de douces paroles ; puis il saisit le chat et le jeta par la fenêtre dans la rue déserte.
Il se trouvait à la maison, le lendemain, lorsque la sensible Eugénie raconta avec des larmes qu’on avait retrouvé l’un des chatons martyrisé dans la rue. Bernard écoutait et contemplait sa tante avec une impression nouvelle ; ces sanglots ne l’émouvaient point de pitié mais lui donnaient une espèce de soif. Le soir même, en montant se coucher, il prenait au nid un deuxième chat ; le chien paraissait l’attendre et il n’en fut pas surpris ; à peine cette fois avait-il posé à terre la petite bête que Tom la tuait. Il balança à redescendre ; mais enfin, vaincu par le goût du péché, il revint au nid ; un seul chaton, le dernier, reposait au sein de la mère ; il le prit brutalement ; mais comme il atteignait le palier, son oncle Noë qui avait cru entendre un frôlement quitta la table où il lisait entre le père et la mère et arriva à temps à la porte pour voir celle-ci se fermer doucement. Intrigué, il sortit à son tour, perçut le pas de Bernard, le suivit dans l’ombre et assista au massacre.
L’enfant, pâle de rage, comparut devant les siens ; le grand-père était anéanti. Catherine toute décomposée. Ils prononcèrent des paroles énigmatiques pour lui.