Bernard enregistrait ces paroles.

Il ne s’adoucissait pas en grandissant. Une jolie fillette du voisinage, la petite Angèle Mauléon, qui suivait le même chemin pour aller à l’école et aimait ce garçon à cause même de sa sauvagerie, l’ayant un jour embrassé en le quittant et ainsi provoqué innocemment la raillerie de ses camarades, il se précipita sur elle comme une petite brute. Il fallut l’arracher pantelante de ses mains.

Quelque temps après, sur la proposition de François, ils décidèrent de faire à eux trois une excursion en forêt de Fontainebleau. Ils seraient censés invités à passer la soirée du samedi et la journée du dimanche chez les parents de l’un d’eux, ils prétendraient y coucher ce qui ne surprendrait point car cela arrivait quand ils devaient travailler tard ensemble, et, ainsi, ils disposeraient des deux jours du samedi et du dimanche. Restait la question des dépenses.

— Moi, dit François, qui ne mentait jamais, je vous avertis que, pour ma part, je dirai tout à ma mère ; à vous de vous débrouiller.

Abraham avait des ressources secrètes, opérant des combinaisons étonnantes de jeux, de paris et de change avec ses cousins. Mais Bernard se demandait, ayant fait quelques dépenses sur les maigres sommes qui lui étaient remises, où il trouverait ce qu’il cherchait.

Il se préparait à ce moment à sa première communion et, tous les soirs, vers les huit heures, allait assister à une retraite qu’on prêchait à Saint-Gervais. On était en Juin ; quand il retournait, sur les neuf heures, dans la rue des Rosiers, le passage était sombre mais les commerçants animaient la soirée, causant en groupes sur les portes. Une fois, en passant devant la boutique du chapelier Goldschmidt, Bernard vit le chien Tom couché sur le seuil ; le chapelier, non loin de là, bavardait ; la boutique était déserte et noire. Une idée subite traversa son esprit ; il s’approcha de la bête et la flatta puis se mit à jouer avec elle ; le dogue prit goût au jeu ; ils entrèrent et sortirent à plusieurs reprises ; le chapelier qui les regardait s’amusait de les voir faire. Bernard recommença le lendemain et finit par faire de ce jeu une habitude où personne ne vit rien de suspect. Un soir, qui était la veille de la première communion, au moment où il allait sortir, sa grand’mère l’embrassa plus tendrement que de coutume.

— Il s’est bien amendé, dit-elle, ce petit. Le frère Valier m’a dit aujourd’hui que, non seulement il était le premier au catéchisme, mais qu’il faisait aussi l’édification de tous.

Il sortit et se rendit comme de coutume à la retraite. Puis, au retour, subitement décidé, il feignit de jouer ainsi qu’il le faisait maintenant tous les soirs avec Tom, pénétra dans la boutique et courut à la caisse. Le tiroir était simplement poussé. Il l’ouvrit, plongea la main. Mais déjà le dogue, une patte sur la main, l’autre sur l’épaule, la gueule en feu, grondait et le tenait en respect. Le boutiquier rentra au bout d’une minute dont l’enfant ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu durer. Il appela le chien, referma le tiroir et dit simplement à Bernard :

— « Et tu vas faire ta première communion demain ! Jamais un petit juif n’aurait fait cela. » Il réfléchit puis ajouta comme pour soi : « Et il passe pour le meilleur sujet du quartier. Quelle nature ! Écoute, Bernard, quoiqu’il arrive, n’oublie jamais que je t’ai pardonné et que je me suis tu. Tu promets ? »

L’enfant fit oui de la tête. Il rentra chez lui tremblant, le visage cendré, les yeux hagards. La colère rentrée le rendait fou. A sa tante inquiète il ne répondait pas mais ses mâchoires s’entrechoquaient. On le dévêtit, on le coucha dans la chambre des vieux. Toute la nuit il eut la fièvre et délira. Le matin, calme, effrayant, il déclara vouloir se lever. « Tu n’y songes pas ! » dit Catherine. Il s’obstina, fit des singeries, feignit le désespoir ; il voulait faire sa communion. Il supplia ; il sut trouver des larmes. Le vieux Jérôme se mit en quête d’une voiture ; on le recouvrit, on l’emmaillota ; pendant l’office tout le monde remarqua son visage jaune et ses yeux injectés de bile ; il ne cessa de claquer des dents ; il s’évanouit à plusieurs reprises ; les parents craignirent de ne ramener qu’un cadavre ; le curé doyen vint à son banc lui porter l’hostie et fit signe qu’on abrégeât ce supplice si cruellement édifiant ; tandis qu’on l’emmenait, l’archiprêtre, en une allocution qui émut profondément les fidèles, déclara qu’un tel enfant consolait de bien des misères les serviteurs du Seigneur. Cependant, Bernard avait demandé que la voiture s’en retournât au petit trot. En pénétrant dans la rue des Rosiers, il se plaignit d’étouffer et se pencha à la portière, la main comprimant le cœur. Tout à coup, comme on passait devant la boutique de Goldschmidt, il eut un geste terriblement rapide du bras. La navaja lancée par la lame avec une force incroyable effleura en sifflant la tête de l’homme qui, en bras de chemise, fumait sa pipe devant la porte ; et elle alla se planter jusqu’à la garde, toute vibrante du manche comme une banderille, entre les deux épaules du dogue qui s’écroula en hurlant.