CHAPITRE DEUXIÈME

Les deux femmes arrivèrent à la maison plus mortes que vives. L’enfant, inerte et le visage décomposé, fermait les yeux. On ne percevait plus sa respiration, il avait l’air d’un cadavre. Le vieux Jérôme qui fumait sa pipe dans la cuisine, descendit en hâte ; mais, mis au courant en quatre mots, le souffle court, les jambes coupées, il restait immobile contre le chambranle, une main grattant vaguement la poitrine. Ce fut Noë qui, accouru du fond de l’atelier où il bricolait bien que ce fût jour de fête, prit Bernard dans ses bras et le porta, en trébuchant dans l’escalier obscur.

A peine l’enfant fut-il alité qu’il commença de délirer. Il ne cessa guère de trois jours et de trois nuits, ne s’arrêtant qu’abattu et étouffant. On comprenait vaguement qu’il apercevait des spectacles prodigieux et les parents alarmés et émerveillés se demandaient d’où cet enfant taciturne pouvait les avoir tirés. Il arrivait que ces visions fussent bienfaisantes et amenassent sur son visage l’expression de la sérénité : parfois il parlait de navires, de promenades sur l’eau douce et d’autres fois il disait avec ravissement et d’une voix qui gardait toute la suavité de l’enfance : « Qu’il fait bon sur la mer ! » A plusieurs reprises il appela le maître d’école ; on comprit aussi, à quelques paroles, que l’enfant secret et silencieux s’interrogeait sur sa mère dont personne ne voulait dire mot. La douce Eugénie le veillait. Souvent elle dut appeler à l’aide ; car Bernard éclatait en colères furieuses lorsqu’il revoyait, en les déformant, le vieux Goldschmidt et son chien monstrueux. Noë remplaçait sa belle-sœur une partie de la nuit. Mais Jérôme ne voulait pas entrer dans la chambre et Rodolphe ne cachait pas sa répugnance : cette fantasmagorie, la vie intérieure effroyable qu’elle révélait, les surprenaient et choquaient leur bon sens. Catherine avait surtout été secouée dans sa conscience de chrétienne ; Bernard lui semblait un sacripant et quelque chose de plus ; elle n’était pas éloignée de voir dans les actes de l’enfant une intention sacrilège ; elle pleurait sur son hypocrisie précoce, sur le malheur qu’était l’existence de ce petit monstre pour la famille et se demandait avec véhémence quelles tares se cachaient dans le ventre qui l’avait conçu.

Quand on crut que l’enfant allait mieux, ce fut pis. Une épidémie de fièvre typhoïde qui traînait dans le quartier ayant redoublé tout à coup, il n’y échappa point. Ce furent de nouveau le délire, l’agitation désespérée et les alternatives d’espoir et de crainte où se plongeait l’affection que l’on gardait au petit être, malgré les répugnances que sa conduite avait créées. Enfin la maladie céda. La tendresse d’Eugénie qui avait adouci tant de cauchemars eut sa récompense dans une reconnaissance exaltée et farouche que Bernard témoignait par d’ardents baisers prodigués. Noë se vit également accueilli avec une douceur et une affection qui comblèrent son âme sensible et lui firent oublier les heures pénibles passées à ce chevet. Mais le petit restait muet et rogue devant les autres ; les larmes seules d’Eugénie purent changer son attitude et l’incliner à la douceur. Cependant la première fois que Catherine, pour éprouver son remords, fit allusion à la scène dont le souvenir les hantait tous, il fut tout secoué de tremblements et on crut qu’il allait étouffer. La vieille grand’mère promit à Eugénie qu’elle n’en parlerait plus.

Le petit Blinkine vint voir son ami. On les laissa seuls et ils bavardèrent longuement. Abraham, fils singulier de sa race, était tenté par tout, doué d’une merveilleuse source de curiosités universelles et sans persévérances, d’un cœur exquis et d’un goût irrépressible pour les caprices changeants de l’intelligence.

Il connaissait bien le cœur de Bernard, il sut l’amuser et l’apaiser. Mais il lui apprit que François était parti « pour tout de bon » comme mousse sur le bateau de son père ; sa mère et sa tante s’en étaient allées avec lui ; le père Régis comptait les installer provisoirement à Papeete de Tahiti en attendant qu’il pût avoir une concession dans une des îles ou un comptoir ; mais l’armateur Bordes ne voulait pas lui confier de comptoir encore ; il trouvait qu’il lui était plus utile comme Capitaine et le conjurait d’attendre que François fût en âge de le remplacer.

Les deux adolescents demeurèrent un instant rêveurs. La réalité leur paraissait déjà sous une forme nouvelle, plus concrète, plus dense, plus riche, plus drue. Déjà de ces trois amis l’un avait pris la route définitive de sa vie ; déjà les hommes comptaient sur lui, marquaient sa place ; la société le rangeait dans une alvéole de sa ruche.

Abraham, en hésitant un peu, mais devinant que le cours de leurs idées était le même, finit par annoncer aussi une grande nouvelle qui le concernait personnellement. Le père Blinkine avait décidé de le mettre au lycée. Ce fut un coup pour Bernard ; il savait bien que les siens ne pouvaient consentir à un sacrifice semblable ; il se vit seul, séparé de son camarade, faisant l’apprentissage du métier de tailleur ou de menuisier ; ses yeux se noyèrent et il s’en voulut plus encore de ne pouvoir dissimuler son humiliation et sa colère. Son ami, ému de compassion et de sympathie, trouvait les mots les plus capables d’adoucir ce grand chagrin ; mais, tout de même, il sentait bien qu’il ne pouvait totalement le détruire. Cela n’empêcherait pas, disait-il, qu’ils se vissent ; rien d’ailleurs n’interdirait à Bernard de demander une bourse pour venir avec lui ; ou bien de suivre les cours d’une école professionnelle ; ils se retrouveraient. Mais l’enfant, désespéré, secouait la tête ; mirages, tout cela, illusions ; il était véritablement au désespoir. Alors il raconta toutes les misères que lui faisaient Rodolphe, Jérôme, Catherine ; il sentait qu’il les dégoûtait ; le ressort brisé, cette tête solide s’inclinait et demandait grâce.

Mais le petit Blinkine ne l’abandonnait pas. Eh ! quoi, disait-il en riant, si tu avais par hasard tué ce misérable Goldschmidt, ce n’eût jamais été qu’un juif de moins. Quelle bénédiction ! La maman Catherine était bien mauvaise chrétienne qui ne comprenait pas cela. Quand il eut égayé son ami, il lui glissa tout doucement des conseils. Il ne fallait pas se laisser ainsi aller à son caractère comme il le faisait. Lui, Abraham, s’il était un grand patron, hésiterait toujours à employer quelqu’un d’aussi colérique ; certaines misères devaient être souffertes patiemment. Et, enfin, il fallait bien dire les choses comme elles étaient : son orgueil l’avait conduit au vol et au meurtre ; lui, un si chic camarade et un si brave garçon. Bernard s’attendrissait. Mais il expliqua qu’il ne trouvait pas autour de lui quelqu’un pour l’aimer et le cajoler sauf, peut-être, sa tante Eugénie et Noë ; et seulement depuis qu’il était malade. Le petit juif déclara tout net qu’il comprenait cela et rappela à son ami étonné quelques circonstances où Bernard l’avait profondément humilié sans qu’il en eût voulu rien faire paraître. Cette résignation attentive et expectante frappa le malade dans la faiblesse parente qu’il sentait en soi. Mais il eut encore un sursaut :

— Et puis, dit-il, on veut me faire confesser, communier, repentir. Tous disent que c’est des blagues de curé et voilà que la grand’mère passe son temps à m’embêter avec ces bondieuseries.