— Oui, toi aussi, tu as ta maladie. « C’est juste, c’est juste. » Tu ne sais jamais cracher quelque part sans te demander pendant une demi-heure ce qui est juste ou pas juste ; alors, toi, c’est le contraire du père : tu excuseras tout ce que fait le petit depuis qu’il t’est venu des scrupules au sujet de la fameuse gifle. Et la justice, et l’équité, et l’humanité ! Et tous vos mots creux, l’irresponsabilité, la maladie du criminel et celle de l’ignorance. Tenez, vous me faites suer avec vos folies.
— Tu diras ce que tu voudras, fit Jérôme ; c’est entendu, on exagère quelquefois et peut-être qu’on peut avoir tort ; mais tout de même ce n’est pas nos idées qui ont pourri le gosse. C’est qu’il est de tempérament comme ça.
La grand’mère haussa les épaules et rentra dans la chambre. L’enfant aidé par sa tante essayait de se lever pour la première fois depuis quatre mois. La nuit était tombée depuis longtemps ; on était aux derniers jours de septembre et, malgré la tiédeur de la chambre on sentait passer l’aigreur de la saison pluvieuse. Bernard semblait réconforté ; il voulut qu’on lui mît « pour voir » son costume de premier communiant avec lequel il ne s’était pas vu. Lorsqu’il fut debout, vêtu, Catherine ne put retenir un soupir. L’enfant avait grandi de plusieurs centimètres et n’était que l’ombre de lui-même. Son costume, trop court des manches et du pantalon, flottait autour de lui comme d’un squelette ; la figure hâve, toute pâle et mangée par les yeux sous un crâne chauve, lui donnait un aspect étrange, un peu effrayant. La grand’mère se rappelait avoir vu quelque chose comme cela, autrefois, dans un livre de contes de sorciers et de fées. Elle se dit en frissonnant : « Il a l’air d’un vampire. »
La maisonnée pourtant se dévouait à présent toute entière. L’influence discrète de Blinkine se faisait sentir dans la tenue de Bernard, amolli d’ailleurs par la faiblesse et la gratitude. Il cédait, il se repentait, il avait accepté avec une bonne grâce qui ne semblait pas feinte, les visites du frère Valier. Celui-ci d’ailleurs, qui avait beaucoup vu et beaucoup retenu, savait l’intéresser et le distraire. Il se rencontrait, par une coïncidence singulière, avec le petit Abraham dans ces conseils de patience, de prudence, d’empire sur soi-même. Et un jour qu’ils se trouvèrent à son chevet, ils furent étonnés de s’entendre parfaitement ; si bien qu’après plusieurs de ces rencontres le petit Blinkine osa demander timidement au frère s’il voulait bien venir bavarder chez ses parents ; le frère Valier refusa gentiment, invoquant l’impossibilité de faire ce qu’on veut avec un pareil habit ; mais il serait très heureux de rencontrer Mr. Blinkine chez les Rabevel.
Bientôt Bernard put se lever ; il fallut songer à son avenir. La question flottait dans l’air et il semblait que personne n’osât l’aborder. L’adolescent sentait renaître en lui avec ses forces toutes les ardeurs et les audaces d’autrefois ; mais déjà il se maîtrisait tout-à-fait et savait peser toutes ses paroles et prévoir leur effet. Ce fut donc à sa douce tante qu’il posa un jour la question ; Eugénie lui répondit qu’on y songeait bien mais que tout le monde était assez désemparé. Le lycée, c’était bien cher ; il n’y fallait pas compter, les temps étaient durs et il était maintenant trop tard pour obtenir une bourse ; le concours avait eu lieu au plus fort de sa maladie. Alors comment faire ?
Bernard entoura sa tante de cajoleries et d’une tendresse qui était bien réelle, ce dont elle s’amollissait. Puis il finit par lâcher sa pensée.
— Et ma mère, dit-il, ne sais-tu rien de ma mère ?
Alors Eugénie s’attendrit tout-à-fait, prit ce grand garçon dans ses bras et l’installa sur ses genoux pour le dorloter. Il n’avait pas de mère, c’était elle qui l’aimait plus que tout et serait toujours sa petite maman. Elle baisait avec amour ses paupières et son front que de courts cheveux commençaient déjà d’ombrager de nouveau. Mais il s’entêtait ; il allait avoir quatorze ans, il savait bien que tout cela était des mots ; qu’il avait une mère et qu’elle avait fait quelque grosse sottise, mais enfin, ne pouvait-il la connaître, ne pouvait-on la consulter ? Aucun amour pour elle ne venait monter dans ce cœur, certes, mais il ne disait pas tout. Il ne disait pas qu’il avait vu parfois des femmes vêtues de soie et couvertes de bijoux en compagnie de jeunes hommes comme le fils de Bansperger ; et la vieille Catherine avait beau cracher avec mépris en parlant de ces roulures : c’était tout de même des femmes riches.
Il n’allait pas au bout de sa pensée quand il l’articulait intérieurement ; mais il savait bien ce qu’elle était cette pensée : son désir d’apprendre, de grandir, son ambition dévorante, heurtée à cet obstacle de la pauvreté des siens, l’avaient seuls fait songer à l’éventualité d’une mère riche, venant tout-à-coup à son aide. Que cette mère fût méprisée par les Rabevel, il le sentait ; même il devinait vaguement ce qu’elle pouvait être, bien qu’il fût resté très chaste ; mais pourquoi ne rendrait-elle pas service à son fils ? il n’y voyait aucune gêne, aucun obstacle ; il considérait la chose comme possible et, cela, très froidement, sans une ombre ni une velléité d’affection, sans un élan, sans juger sa mère qui lui demeurait entièrement indifférente ! Pourtant il sentait qu’il ne pouvait révéler son idée exacte ; il pressentait une révolte chez les siens, révolte dont le sens et le mobile lui étaient inconnus mais qu’il tenait pour certaine. Il dit avec embarras :
— Tu ne crois pas qu’elle pourrait nous aider ?