La révolte éclata en effet ; Eugénie laissa tomber ses bras de saisissement. Ce furent des exclamations, des épithètes mal réprimées subitement bredouillées, puis, enfin, une sorte d’explication qui voulait tout clore : sa mère avait toujours ignoré Bernard, n’avait jamais pris de ses nouvelles, jamais envoyé un costume ni une chemise, pas même un mouchoir de poche ; pas seulement un sou, « tu entends bien, un petit sou ». C’était désolant de lui dire ça à lui, pauvre petit Bernard, cette femme était une créature dénaturée. D’ailleurs, était-elle riche ou pauvre ? et peut-être était-elle à l’étranger ou même morte ?

Mais Bernard répondit tout doucement : « Dis, si tu en causais avec l’oncle Noë ? » et, pour se débarrasser, elle promit.

Elle sembla pendant quelques jours ne plus songer à sa promesse ; l’enfant ne lui parlait plus de rien ; mais un matin, et comme déjà elle se flattait qu’il eût oublié sa pensée, Bernard y fit une allusion fort transparente bien que d’un ton détaché ; et, le lendemain, il ne lui adressa pas la parole, résolument boudeur. La pauvre Eugénie que les soins donnés par elle au malade pendant ces quelques mois avait attachée à lui plus que les années de vie familiale passées côte à côte, se sentit immédiatement vaincue. Mais comment Noë si rigide sur les principes, les idées de justice et la question de l’honneur, allait-il la recevoir ? Pas une seconde, elle ne pensa à s’ouvrir de son embarras à son mari ; elle savait que Rodolphe lui demanderait tout uniment de quoi elle se mêlait et si elle ne ferait pas mieux de laisser « ce brigand apprendre un métier comme les camarades, ce qui le dresserait ». A vrai dire, elle s’attendait un peu à une réponse à peu près pareille de Noë, sinon dans les considérants, du moins dans la conclusion ; mais Bernard semblait fonder un espoir sur son oncle qu’il prétendait connaître mieux que tous. Elle en vint à se demander si, au fond, il n’avait pas raison ; observateur, l’enfant l’était à l’extrême, certes ; précoce, aussi ; et de plus, il était né dans cette atmosphère d’idéologie et de discussions auxquelles elle ne comprenait rien, mais dont, lui, avait peu à peu saisi entièrement le sens et parfaitement tiré les conclusions propres à sa conduite. Qui sait si, par un détour ignoré, Noë n’allait pas en effet trouver plausibles les arguments de son neveu ? Mais alors pourquoi Bernard ne les présentait-il pas lui-même, car elle savait bien que ni la crainte ni le respect ne l’arrêtaient ? Ici, elle se prit à rire ; son intuition de femme perçait tout de suite en leur for secret les sentiments alors qu’elle ne pénétrait point les idées. La feinte de Bernard lui fut évidente ; il simulait par cette ambassade des sentiments de timidité respectueuse qui devaient flatter Noë ; sa propre perspicacité égaya la jeune femme et sa mission lui parut moins pénible ; même, continuant le cours de ses pensées, elle se demanda si l’adolescent n’avait pas prévu cette réaction seconde et elle en rit encore et aussi d’elle-même, un peu cette fois avec de l’indulgence pour ce petit brigand. Aussi se sentait-elle toute légère quand elle descendit à l’atelier de menuiserie.

Noë procédait au montage d’une porte à double vantail avec deux ouvriers. Elle cria : « Ne vous dérangez pas, ce n’est que moi ! » d’une voix rieuse qui mit le soleil dans l’atelier. Noë lui fit un signe amical : « Rien de cassé ? » demanda-t-il.

— Du tout, du tout, répondit-elle avec précipitation, finissez votre travail, ne vous occupez pas de moi, j’ai le temps d’attendre, vous savez que je ne m’ennuie pas ici.

Elle disait vrai, l’atelier de son beau-frère lui paraissait toujours joyeux ; les compagnons, gars bien portants et de belle humeur, chantaient en poussant la varlope ; le sifflement des copeaux accompagnait leur naissance blanche, gracieuse et légère ; elle circulait entre les établis, voulait préparer elle-même la colle de pâte, veiller à l’étuve et Noë l’envoyait chercher par un apprenti, chaque fois qu’il avait achevé le montage d’une belle pièce, pour lui donner le plaisir d’enfoncer au maillet les derniers goujons. Il lui dit :

— Nous allons profiter de cette occasion pour vous mettre à l’ouvrage ; c’est encore vous qui signerez cette chic porte.

Elle lui répondit d’un sourire ami. Qu’il était beau et bon ce garçon ! Pourquoi Rodolphe n’avait-il pas choisi un métier comme celui-là ? Toujours accroupi dans la buée du fer, les fumées des braises, la poussière et l’odeur des étoffes, sa santé se perdait ; il était maigre et sale, ébouriffé, le teint blême, les yeux rouges ; son caractère s’aigrissait, ses plaisanteries n’étaient plus les railleries légères d’autrefois mais tournaient à la diatribe et à l’amertume. Quelle déchéance en dix ans, depuis le jour heureux de leur mariage ! subitement, il lui semblait en Noë revoir son Rodolphe tel qu’il était à vingt-six ans alors qu’il était venu la prendre d’un air sérieux, un jour (elle avait seize ans !) où elle dansait avec Noë de deux ans plus âgé qu’elle mais aussi gamin. Il lui avait demandé si elle voulait être sa femme et Noë avait battu des mains : Chic ! je vais t’avoir pour petite sœur…

La vie avait été bien heureuse, laborieuse, certes, mais, mon Dieu, qu’elle avait été heureuse ! Puis la guerre hélas ! la Commune, et enfin le retour de Noë, hâve et dépenaillé des casemates prussiennes. Elle l’avait soigné comme Bernard ; il la regardait, il la regardait ! Et un jour il lui avait déclaré d’un ton tranquille qu’il ne se marierait jamais. Elle n’avait pas répondu ; son cœur avait bondi de joie sans que rien la troublât ; elle aimait Rodolphe ; nulle pensée coupable ne la visitait ; mais enfin Noë resterait là ; ils n’en parlèrent jamais plus et son bonheur fut total. Que Noë l’aimât d’amour elle ne voulait pas le savoir, mais dans le secret de son cœur où elle n’osait fouiller, elle se doutait bien qu’elle aurait trouvé la certitude de cet amour ; qu’il se fût jamais trahi, elle ne s’en était à aucun moment aperçue… Mais la pensée qu’elle était là pour remplir la mission de Bernard lui revint. Et, simultanément, par une liaison toute naturelle des idées, elle eut le sentiment, brusque comme un choc, que l’adolescent avait eu l’intuition de leur secret innocent tandis qu’ils se penchaient à son chevet de malade ; l’assiduité de Noë auprès de lui — et d’elle — alors qu’auparavant il semblait ignorer Bernard afin de ne point se heurter à lui, comment l’aurait-il expliquée autrement ? Et soudain, elle pressentait la profondeur des desseins de Bernard et comment il savait jouer tous ses atouts, certain d’avance d’être compris. Elle le jugea redoutable, balança un moment à croire au chantage puis fut saisie par l’évidence. Quelle terrible et dangereuse petite brute, songea-t-elle. Mais elle l’excusait, le cœur fondu d’affection et de quelque chose de plus clandestin encore ; d’une satisfaction délicieuse, à peine et malgré elle avouée, que le lien subtil qui lui était cher fût assez insaisissable pour demeurer indéfini et assez perceptible pour que la finesse du malade l’eût senti ; sa certitude en était doublée et l’agrément qu’elle en ressentait vouait à son auteur une gratitude qui effaçait sa contrariété et ne laissait pas de place au ressentiment. Elle conjectura que, cela aussi, Bernard l’avait prévu et en éprouva un accroissement de joie, celui-là même qui fait les proies heureuses.

Quand elle eut bien admiré le chef-d’œuvre à deux vantaux, félicité les compagnons, suivi dans leurs explications le détail des moulures, des petits-bois, du chambranle, les innovations de la quincaille, donné son goût sur la nuance du vernis, et enfin bouté à la masse les dernières chevilles d’assemblage qu’on lui avait réservées, on apporta la pinte ; elle trinqua en buvant dans le gobelet de Noë (« Dieu que c’est fort », disait-elle avec une moue ravissante qu’elle faisait exprès parce qu’elle savait qu’elle enchantait les compagnons), les ouvriers chargèrent le chambranle sur un charreton et s’en furent.