— Ils vont, dit Noë, à l’hôtel de Mr. de Persigny ; c’est pour lui : la petite porte de l’aile gauche. Ils vont présenter l’objet à son embrasure. Nous voilà seuls : qu’y a-t-il pour ton service ?

Elle lui expliqua posément ce dont il s’agissait ; et, suivant sur son visage les progrès de sa pensée, son irritation, sa méfiance, son hésitation, elle prit une mine innocente qui pouvait donner à croire qu’elle n’avait fait réflexion aucune sur la mission dont elle s’acquittait tout bonnement. Elle eut vite fait toutefois de se rendre compte que Noë ne rejetterait pas la chose comme l’eût immédiatement rejetée Rodolphe.

— Il y a là évidemment, dit-il en se grattant le menton, une question d’équité, question d’équité qui est double. La mère est une bougresse qui ne vaut pas grand’chose et même, autant dire, rien. Elle n’a jamais contribué à l’entretien du loupiot pour un liard ; pourtant le gosse est à elle ; ce n’est pas sûr qu’il soit le fils de Pierre, il ne lui ressemble ni pour la tête ni pour le cœur ! ce n’est pas sûr donc qu’il soit notre neveu. Mais c’est bien sûr que c’est elle qui l’a fait : pas vrai ? Donc, si vomissant que ce soye de demander à ce chameau d’aider son fils, il faudrait le faire, régulièrement. Et puis il y a autre chose, le petit est désagréable, méchant, sans cœur, tout ce qu’on voudra ; mais on ne peut pas dire qu’il soye pas intelligent ; il apprend ce qu’il veut et il comprend tout. On lui a dit de tout sur la république, la liberté et cætera ; c’est son droit d’arriver où son esprit peut le porter et nous, nous devons l’y aider de toutes nos forces. Si on peut mettre le gosse au lycée il faut l’y mettre ; ça, y a pas : c’est la justice. Évidemment. C’est pas rigolo pour moi de retrouver la cocotte et d’aller la voir, mais enfin je ne veux pas qu’on me fasse des reproches un jour. C’est pas deux choses qu’il reste à faire ; c’en est qu’une. Je vais aller à la Préfecture, je vois Mazurel qui est chef de division et m’aura vite trouvé où perche l’oiselle ; et demain je me frusque et je tombe au nid. C’est pas ton avis ?

Elle l’écoutait sans l’entendre. Il se mit à rire :

— Alors quoi, on est dans la lune ? A quoi penses-tu ?

— Je pense que tu es un bien brave gars, dit-elle en se secouant comme si elle s’éveillait. Tiens, voilà deux bons gros pour la peine.

Elle l’embrassa sur les deux joues à pleines lèvres.

— Encore, dit-il, en faisant des mines de gosse gourmand.

Elle le baisa de nouveau, deux fois, trois fois, puis toute animée, avec une vraie frénésie. Elle s’arrêta en sentant le sang aux tempes. Alors il la prit, lui posa longuement les lèvres sur le front en fermant les yeux ; il la serrait à faire craquer les os ; il lui faisait mal et elle n’osait le dire de crainte que l’étreinte se desserrât. Enfin il délia ses bras et elle quitta l’atelier sans prononcer un mot. Noë sortit immédiatement, se rendant chez Mazurel.

Quand il revint à l’heure du dîner, il signifia d’un clin d’œil que tout allait bien ; aussitôt Eugénie se pencha à l’oreille de Bernard qui était son voisin de table : « l’oncle Noë verra qui tu sais demain », lui dit-elle. L’adolescent rougit de plaisir et l’embrassa. Mais elle eut un mouvement d’humeur, un sursaut qu’elle n’attendait pas. Sous un prétexte, elle se leva de table, alla à la chambre à coucher, lava son visage à grande eau ; tous ces baisers lui paraissaient subitement impurs ; elle lava sa bouche, ses lèvres, se mouilla au bénitier, elle qui n’était pas bigote, d’un geste qui la soulagea. Elle se sentit plus fraîche ; pourtant elle ne put encore se retenir de tomber à genoux et de faire une prière contrite d’une voix ardente et basse, frémissante de remords et d’une espèce de crainte ; elle redoutait d’avoir ouvert une porte, elle eût voulu rayer cette journée ; cette journée ! elle eût voulu bien davantage, faire page blanche, rajeunir de dix ans. Oui, disait le témoin intérieur, bien sûr, la pureté d’alors, mais pour quoi faire ? Et elle s’aperçut avec terreur que l’idée inexprimée où s’attardait sa complaisance, c’était le mariage avec Noë. Secouer tout cela ! les larmes montaient invinciblement à ses yeux. Rodolphe inquiet vint voir ce qu’elle faisait ; elle prétexta une migraine atroce qui le surprit et elle resta seule ; quand elle eut bien pleuré, elle se sentit calmée et se leva de sa chaise ; la glace de l’armoire lui renvoyait son image. Les larmes ruisselantes ne l’enlaidissaient pas ; elle se savait belle mais, ce jour, elle sentit tout d’un coup combien ces beaux yeux, cette bouche de pourpre et la chevelure corbeau toute lisse et pure de ligne pouvaient plaire à un homme. Elle soupira et s’en fut.