Le lendemain matin, Noë partit pour ce qu’il nommait plaisamment son calvaire. Seule, Catherine avait été mise au fait ; elle avait haussé les épaules devant tant de naïveté ; que comptaient-ils donc tirer de saletés pareilles, demandait-elle avec ce ton d’orgueil où l’honnête femme savourait sa revanche secrète. Puis elle était sortie à son tour, avait trouvé le frère Valier à son domicile, lui avait demandé conseil ; et ils avaient convenu qu’il s’arrêterait le soir chez eux, « en passant », comme cela lui arrivait maintenant très souvent ; car il était admirablement accueilli chez les Rabevel, non pas seulement par gratitude, mais parce que ces libéraux révolutionnaires lui savaient gré d’être si grandement intelligent, tolérant, érudit, de ne pas oublier qu’il était un homme, de supporter à merveille la plaisanterie et, mieux encore, de savoir taquiner avec cette gentillesse qui fait de la raillerie le plus agréable des hommages.

Au déjeuner, il y eut une déception ; Noë n’avait pu joindre la personne. Mais il était certain de la trouver l’après-midi ; l’ennui c’est que sa journée était gâchée ; enfin, il fallait ce qu’il fallait. Mais le soir quand il rentra on ne vit que trop tout de suite à sa mine qu’il avait rencontré celle qu’il cherchait et qu’il ne rapportait rien de bon. Jérôme et Rodolphe mis au courant simultanément de la démarche et du résultat triomphèrent bruyamment ; si on les avait consultés, on ne serait pas allé au devant d’une humiliation ; mais au jour d’aujourd’hui c’étaient les plus jeunes qui voulaient tout savoir ; les hommes d’âge et d’expérience ne comptaient pas ; encore si la leçon pouvait servir ! Noë resta sombre ; il fut avare de détails.

— Oui, quand vous saurez qu’il y a du linge et du quibus, serez-vous plus avancés ? Ce qui est sûr c’est qu’elle ne veut pas entendre parler de Bernard ; elle ne veut pas foncer un radis, pas pour ce qui est de la galette, qu’elle dit, elle s’en fout ; mais ça nécessite des relations, de la correspondance ; un beau jour ça se sait ; la voilà vieille et ridicule avec un gosse de quatorze ans ; c’est des embêtements.

Bernard sortit, ravalant ses larmes.

— C’est pas tout ça, continua Noë. Je lui ai demandé si, tout de même, elle n’avait pas quelque chose dans le remontoir qui lui battait en parlant du loupiot. Alors elle m’a lâché que ce gosse avait été le malheur de sa vie, que, d’ailleurs, elle n’en connaissant pas le père, qu’il avait empêché son mariage quand Pierre était mort. Heureusement encore que ce croquant n’avait pas moisi, que…

Catherine éclata :

— Une ordure, je vous dis, une ordure…

Elle se tut ; Bernard rentrait et on comprit qu’il n’était sorti que pour entendre.

A ce moment des voix résonèrent sur le palier : c’étaient M. Lazare et le frère Valier qui se faisaient des politesses avec une secrète et souriante animosité.

— Vous tombez bien, leur dit Catherine en ouvrant la porte, vos avis ne seront pas de trop ; vous allez prendre le café avec nous ; justement on est en train de décider ce qu’on va faire de Bernard.