— Il y a bien longtemps que cette question me tracasse, dit Lazare, quand il se fut assis ; je ne puis plus, naturellement, m’occuper de Bernard ; je lui ai appris tout ce qu’on apprend dans mon école et les classes me prennent trop de temps pour que je puisse songer à lui donner des leçons ; mais il a une base scientifique solide et des principes ; il s’agit de trouver une école qui fasse fructifier ses qualités puisqu’on ne peut pas penser au lycée en raison du prix de pension. Malheureusement je ne vois guère où nous pourrons trouver cela.
— J’aurais peut-être votre affaire, moi, fit alors le frère Valier, si vous ne redoutez pas pour Bernard les dangers de l’obscurantisme.
Et il coula un regard vers Lazare ; celui-ci sentit la pointe.
— Vous lui feriez une place gratuite chez les ignorantins ? demanda-t-il.
— Gratuite, hélas ! non, répondit le frère Valier, car ceux que vous appelez si aimablement les ignorantins pourraient s’appeler plus justement les pauvres ; mais enfin je crois qu’avec cinq cents francs pour l’année scolaire…
— Cinq cents francs, cinq cents francs ! et où voulez-vous les trouver, dit le vieux Jérôme. Rodolphe a de la peine à les mettre de côté pour lui ; et pourtant, il faut bien penser à l’avenir ; il faut bien penser qu’un jour ou l’autre il aura des enfants, que diable ! Quant à Noë, il faut prévoir aussi qu’il se mariera et devra se monter, se mettre en ménage ; s’il épargne quelques pistoles, il faut qu’il les garde. Avec ça, tout le monde vit ici sur ce qu’ils gagnent, nous, les vieux, aussi bien que l’enfant. Et les affaires ne sont pas brillantes, vous savez.
— Mon bon monsieur, dit le frère Valier, partout ailleurs vous paierez plus cher et vous aurez des suppléments à n’en pas finir. Nous, nous vous prenons Bernard, nous le préparons solidement ; s’il est capable, vous êtes sûr qu’il prendra ses brevets, connaîtra la comptabilité, le dessin, tout ce qui est nécessaire au commerce et à l’industrie ; s’il est très fort nous le présenterons aux Arts et Métiers ou à Centrale ; il sera suivi, chauffé, cultivé avec un soin de tous les instants ; on ne le laissera pas, comme dans un lycée, livré à lui-même ; mais toujours quelqu’un sera là pour lui donner l’explication ou l’aide dont le manque à l’heure opportune suffit parfois à compromettre, dans un enfant, les résultats de plusieurs années de travail.
— Tout ce que vous voudrez, dit le père Jérôme, mais cinq cents francs ! D’où voulez-vous que nous les tirions ?
Rodolphe déclara alors avec sécheresse :
— Pour ma part, je ne peux pas vous aider d’un sou ; l’entretien de Bernard, je veux bien y contribuer, mais, ses études, je n’ai pas d’argent pour ça. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, il serait temps de le mettre en apprentissage ; s’il veut être comptable, il ne manque pas de maisons de commerce qui le prendront aux écritures et même lui donneront un petit quelque chose qui nous aidera à l’habiller et à le nourrir. Si tu veux être tailleur ou menuisier, ajouta-t-il en se tournant vers Bernard, c’est encore plus commode. Maintenant, si tu vises plus haut, rien ne t’empêchera d’étudier tout seul sur des livres en dehors des heures d’atelier ou de bureau. Mais est-ce que tu as seulement un goût, une envie d’un métier plutôt que d’un autre ?