Le garçon qui pleurait en silence opina de la tête.
— Et puis, cela c’est sans importance, je souhaite de n’avoir jamais besoin ni de Bernard ni d’un autre ; et je ne demanderai jamais rien sans besoin. Mais j’estime qu’il faut avant tout l’équité et ici l’équité commande de faire instruire Bernard, quoi qu’il nous en coûte. Ai-je raison, Monsieur Lazare ?
Le maître d’école fit un signe approbatif.
— Maintenant, acheva Noë, ce qui est bien sûr, c’est que c’est une chance que Monsieur Valier nous offre la pension au prix qu’il dit ; parce que, au delà, matériellement, je ne pourrais pas et on dit que le bon Dieu lui-même, le vôtre, Monsieur Valier, n’ose pas demander l’impossible. Seulement, ce qu’il faut aussi c’est que l’enfant reste libre. Tu sais, Bernard, que tu vas être dans une pension où tu devras prier, te confesser, communier, chanter à vêpres, tout le saint-frusquin, quoi ! Et, sans t’offenser, bien que tu aies toujours été premier au catéchisme, le petit scandale de ta première communion ne prouve pas que ta dévotion soit bien profonde. Donc, si tu n’aimes pas les mômeries, à toi de refuser. Tu es libre.
Mais Bernard était tout décidé. Ces mômeries ne lui paraissaient plus bien gênantes, ni la confession, ni la communion. Évidemment cela n’était pas drôle, mais enfin ? Il répondit donc qu’il avait été fou, qu’il ne savait même pas encore lui-même comment ça s’était fait, que, la meilleure preuve c’est qu’on n’avait jamais eu rien à lui reprocher depuis l’histoire des petits chats où il n’avait pas non plus compris comment il avait pu faire ça. Ce fut si bien dit que les auditeurs en demeurèrent ébranlés. Seul le frère Valier, qui avait été si bien trompé par la feinte douceur de Bernard, garda quelque scepticisme : il voulait prendre sa revanche. Aussi ne se retint-il pas de marquer sa joie lorsqu’en fin de compte toutes les dispositions eurent été prises pour que Bernard entrât aux Frères de la rue des Francs-Bourgeois, la semaine suivante.
Les quelques jours qui le séparaient de son départ, Bernard les passa dans les préparatifs et la fièvre. Au frère Valier qui maintenant hantait la maison, il ne cessait de demander, de son ton dur qui voilait sa satisfaction, toutes sortes de renseignements. Qu’allait-on lui apprendre ? Est-ce qu’on ne se trompait pas en le poussant dans telle section plutôt que dans telle autre ? Lui, voilà, il voulait savoir ce qu’il fallait qu’un Rothschild ou un Gambetta ou « des gens comme ça » dussent savoir. Mais, tout de même, ajoutait-il pensivement, il y en avait des choses à faire pour devenir un de ces hommes ; peut-être des choses qu’on n’enseignait pas au collège ? Il regardait avec une anxiété interrogeante le frère Valier qui souriait sans répondre. Pourquoi, songeait Bernard, pourquoi ce curé ne disait-il rien ? Tout de même il avait confiance ; il était convaincu que, tout ce qu’on peut apprendre d’utile à la réussite il pouvait l’apprendre. Parfois, cependant, il se demandait pourquoi des hommes comme Lazare ou Valier étaient demeurés dans une situation aussi humble ; il concluait, aux heures de fatigue, avec accablement, qu’il n’était pas plus intelligent qu’eux et que tout cela ce n’était qu’affaire de chance. Mais, en général, son orgueil prenait le dessus, son orgueil, sa vraie force, orgueil infiniment subtil et prêt à tous les sacrifices qui devaient le fortifier et le mener à la réussite. Ces hommes qui l’entouraient étaient faibles ; il les admirait pour leur savoir, mais, cela à part, quelles chiffes ! Il en haussait les épaules. Comme il s’en ouvrait à Blinkine, celui-ci fit une moue : Lazare est un naïf, dit-il, ça c’est sûr, avec sa République et ses vertus du peuple, mais…
— Comment, dit Bernard choqué, tu crois que…
— Voyons, répondit Abraham, tu crois encore à ces blagues ?
Tout s’éclairait subitement pour le jeune Rabevel qui baissa la tête. Ainsi, lui, s’il était obligé d’aller aux Francs-Bourgeois au lieu de fréquenter le lycée, n’était-ce pas la preuve qu’on lui avait menti ? Les siens eux-mêmes reconnaissaient leur erreur. Mais comment ne s’en étaient-ils pas rendu compte plus tôt ? Et ce petit Blinkine avait donc depuis longtemps deviné, lui qui disait cela d’un ton si naturel ? Il allait donc falloir avoir de la chance, aider la chance, user de ruse ? Mais, à ce jeu, des êtres comme Abraham, moins réellement et universellement intelligents que lui, mais plus subtils dans le cours ordinaire de l’existence, étaient mieux armés pour réussir ! Sans s’exprimer exactement toutes ces pensées qui roulaient dans sa tête, il percevait ce que l’habileté et la souplesse de Blinkine pouvaient obtenir alors que son esprit de rébellion risquait de rester impuissant ; et il se faisait intérieurement des propos de ferme résolution ; il se gouvernerait, s’assouplirait, saurait s’examiner et se conduire. Mais il lui restait de l’inquiétude.
Sur ces entrefaites, lui parvint une lettre, la première, de son ami Régis. François lui annonçait qu’il lui écrivait du sud de la Terre par le travers de l’île de Pâques. Toute la lettre n’était qu’une effusion lyrique, un cri de joie, le balancement d’un cœur suspendu au double sein de l’onde et de l’azur. Bernard reconnaissait l’enthousiasme de son camarade et ne s’en émouvait guère. La fin l’intéressa davantage : le bateau que gouvernait le Capitaine Régis transportait du coprah, une énorme cargaison que la maison Bordes avait troquée par petits chargements dans les îles contre de la quincaillerie et qui avait preneur à un prix laissant vingt mille francs de bénéfice pour le voyage. Le père Régis avait une prime de un pour cent sur ce chiffre. Bernard eut le rire de Blinkine. Quelle misère ! Et quand il montra la lettre au petit Abraham ils se sentirent frères un instant. Mais comme la conversation se continuait, un peu de malaise les sépara. Chez Bernard se déclaraient les appétits, l’avidité de jouissance, de pouvoir, de luxe ; l’autre, de race plus ancienne, et plus affinée, dénonçait un goût de la spéculation pour elle-même, une sorte de désintéressement aiguisé, une supérieure intelligence de la combinaison et du nombre. Bernard fut un instant à le comprendre puis il sourit, se frotta les mains, se sentit comme débarrassé d’un grand poids. Cet Abraham trop subtil, ce François trop lyrique, l’un et l’autre au fond n’étaient et ne seraient jamais que des rêveurs. C’était bien lui qui tenait le bon bout.