Il se sentit dès lors ferme, tranquille, tout rassuré, plein de courage. La veille de son départ, le dernier jour qu’il devait passer en famille, il se montra d’une gaieté exubérante. Lazare déclara entre haut et bas que les curés n’auraient pas de mal à « avoir » un étourdi qui allait chez eux de si bon cœur. Chacun cependant était satisfait de lui voir de si bonnes dispositions ; chacun s’avouait au secret de lui-même que la vie serait meilleure loin du garçon dur et sournois qui tenait tant de place dans la maison et, en grandissant, congelait une partie de l’atmosphère chaque jour accrue. Seule, Eugénie était émue de voir partir l’enfant que ses soins avaient tant contribué à sauver.
Ce fut elle qui l’accompagna au collège avec Noë. Celui-ci avait chargé sur son charreton une longue et maigre malle recouverte de soies de truie et qui contenait tout le linge de l’adolescent. On était au milieu de Novembre. Ils pénétrèrent dans une cour triste où quelques arbres achevaient de perdre leurs feuilles jaunissantes. De grands murs les entouraient barbouillés d’ocre, percés de fenêtres étroites et grillées. Une stupeur morne semblait planer sur le collège. Leurs pas faisaient crisser le gravier et le guide qui les précédait ne put s’empêcher de se retourner comme s’ils eussent offensé le silence. Ils passèrent devant un grand Christ, l’homme se découvrit, fit le signe de la croix et cependant que, tout naturellement, Eugénie et Bernard l’imitaient, il eut un coup d’œil oblique vers Noë qui s’étonna par la suite de s’être signé lui-même aussitôt sans réflexion. Ils foulèrent des parvis de carreaux glaciaires, suivirent des couloirs sans fin, longés de murs chaulés. De temps à autre s’entrebâillaient sans bruit sur le lit d’huile des gonds, quelques portes minuscules dont l’épaisseur étonnait le menuisier ; un œil invisible et deviné les guettait dans l’ombre leur causant ce malaise qui couve les grandes maladies ; puis l’huis se refermait ; en chemin, ils croisaient des fantômes glissants en soutane luisante, tête nue, qui s’adossaient au mur pour les laisser passer, et, relevant tout à coup sur leur passage des paupières baissées, dardaient sur eux un regard habitué à tout voir dans l’instant d’un éclair. Aussitôt dépassés, on les entendait battre leur vêtement de la poussière blanche laissée par le mur et ce répit de quelques secondes immobiles, cette station obligée, leur donnaient loisir d’observer encore sans péché. La main qui étreignait le cœur de Noë le serrait davantage ; il devinait en ce monde muet une force obscure, noire et disciplinée, terrible par l’intelligence et un certain sens qu’il y présumait de l’humain et du divin.
Il entra chez le frère Valier, après ce parcours qui lui avait paru interminable, avec un sentiment de soulagement. Le Frère les reçut dans un bureau très simple tendu de papier vert uni et rempli de livres et d’instruments de géodésie. Il dut débarrasser deux chaises de paperasses et de brochures qu’il mit à terre pour leur faire place. Après leur avoir demandé de leurs nouvelles, il inscrivit le nom et l’état-civil de l’enfant sur un registre et les entretint un moment avec son amabilité coutumière mais qui leur parut tempérée en ce lieu d’une sorte de hauteur et de cette sérénité que possède la certitude. Il leur expliqua comment il avait l’intention de conduire les études de Bernard et de se rendre compte exactement de ses dispositions et de ses goûts en les tenant très régulièrement au courant de ses progrès et de ses défaillances. Puis il ajouta : « Quant à son éducation morale, je n’ai pas besoin de vous dire avec quel soin il y sera veillé ; n’est-ce pas Monsieur Régard ? » Les visiteurs retournés aperçurent alors derrière eux un prêtre qui se tenait debout et donnait silencieusement des signes d’assentiment. On ne l’avait pas entendu entrer. Il était de taille moyenne, maigre, émacié. Son visage surprenait par la pâleur. Les traits étaient fermes et beaux ; la bouche fine, presque sans lèvres ; le nez, en bec d’aigle, frémissait sans cesse ; les yeux profondément encavés charbonnaient sous des paupières dont la minceur transparente se dégageait de toute chair, accusait la sphéricité du globe oculaire et faisait mouvoir les ombres de l’orbite. Un front immense, argenté aux tempes, tout labouré, décelait le méditatif. Il écoutait dans une posture qui devait lui être familière, le coude droit dans la main gauche, l’avant-bras relevé, le pouce venant à la mâchoire, l’index le long de la joue. Le Frère Valier le contempla un instant puis dit avec une nuance d’admiration :
— Monsieur Régard est un de nos aumôniers et celui qui aura à diriger Bernard. Il est une des lumières de la catholicité.
Le prêtre, sans vaines protestations, fermait les yeux et secouait négativement la tête comme pour lui-même tout seul, devant Dieu, tout seul.
— Si, mon cher ami, dit le Frère Valier, vous êtes l’un des maîtres de la mystique et l’un des remparts de l’Église… Et je ne sais comment vous pouvez consentir à venir encore vous occuper de quelques-uns de nos enfants.
— Qui est plus digne d’étude que la plus belle créature de Dieu ? répondit l’autre d’une voix blanche et comme exténuée.
Noë fut frappé ; mais, comme il considérait le prêtre avec attention, le Frère Valier se méprit sur l’objet de sa curiosité.
— Vous vous étonnez que Monsieur Régard n’ait pas son rabat ? demanda-t-il. Ne le cherchez point ; le Père Régard est Jésuite et ne porte pas le rabat.
Toutes les préventions de Noë arrivèrent d’un même flot ; le parti prêtre, l’Inquisition, les types des romans anticléricaux, les Dragonnades, la révocation de l’édit de Nantes, la Saint-Barthélemy s’unirent en une seconde sous les traits définitivement fixés de ce visage austère et glacé. « Ce ne doit pas être un bonhomme commode » se dit-il. Que ferait-il de Bernard ? Il se le demanda un moment sans parvenir à résoudre le problème. D’ailleurs, qu’importait ? Il était trop tard maintenant pour rien changer. Et l’enfant avait l’air si content, dévorant des yeux les livres et les instruments scientifiques qui encombraient le bureau ! Advienne que pourrait ! On verrait bien. Il embrassa son neveu et prit congé ; et sur le chemin du retour, tout à son plaisir d’être avec sa belle-sœur un peu attristée, dans cette mélancolique journée d’automne propice aux sentiments les plus tendres, il n’eut pas une seule pensée pour Bernard.