Celui-ci allait, pendant ce temps, de merveille en merveille. L’immensité des dortoirs, des salles d’études, des réfectoires qu’on lui faisait parcourir, la splendeur des galeries de travaux pratiques pleines de modèles mécaniques et de dessins compliqués, la rumeur des gymnases l’emplissaient d’admiration et de joie. Il ruminait avec conviction les conseils du sage Blinkine : écouter, se taire, obéir, être sage et par ces moyens arriver au premier rang. Mais il se sentit un peu inquiet pourtant ; il se rendait vaguement compte que, cela, il l’avait fait jusqu’ici sans grande difficulté ; alors quelle chose avait-il donc à craindre ? Il leva timidement les yeux et sentit fixé sur lui le regard de l’aumônier ; c’était cela, il le comprit tout de suite, qui le gênait. Il ne s’agissait plus de feindre dans ce lieu ; il se voyait pénétré et, son orgueil écartelé, livré à la risée de tous. Non, on ne se contenterait pas ici de travail et de bonne conduite, il faudrait se faire voir tel qu’on était. Une frayeur le secoua soudain. Si on allait s’apercevoir que les prières, le catéchisme, tout ce dont il s’acquittait si bien en apparence, ce n’était fait que du bout des lèvres ; si on allait le renvoyer aussitôt ? Sur ces pensées, il dut s’installer, faire connaissance de ses nouveaux camarades, de ses surveillants et de ses professeurs ; il ne vit plus le Père Régard dont d’ailleurs personne ne lui parla ; il eut le sentiment qu’on l’oubliait, qu’il se noyait, qu’il devenait un simple numéro dans une classe nombreuse. La nouveauté des méthodes d’enseignement à quoi il n’était pas accoutumé ne lui permettait pas de briller malgré un travail acharné ; la présence, aux récréations, de classes plus avancées, d’élèves plus âgés et plus forts que lui, lui interdisait toute prouesse physique ; ses voisins étaient de bons garçons médiocres, joueurs, d’ailleurs sages et pieux, qui n’observaient rien et n’auraient guère pu répondre à ses inquiétudes si son orgueil et sa prudence ne lui avaient interdit de les manifester.
Ainsi, au bout d’une quinzaine de jours, il commençait à s’habituer à cette vie qui lui avait paru étrange et même à s’engourdir quelque peu, lorsque, un matin, vers les sept heures, comme il achevait un problème, la porte de la salle d’étude s’ouvrit et le Père Régard parut. Le surveillant vint à sa rencontre : « Voulez-vous m’envoyer mes pénitents ? » dit le Jésuite. Le surveillant alla chercher une liste dans son tiroir et prononça quelques noms. Des élèves se levèrent et suivirent le Père Régard. Au bout de peu de temps, ils revinrent l’un après l’autre. Le surveillant s’approcha alors de Bernard et lui dit : « C’est à vous ; vous êtes le dernier. Vous n’avez qu’à aller dans la chambre du Père Régard ; c’est la troisième porte, au premier étage ; il y a le nom sur une carte clouée. » — « Bon, se dit Bernard, il s’agit de se confesser. Allons-y. »
Il se sentait le cœur serré quand il frappa à la porte et que la voix incolore du vieillard lui répondit. Mais son anxiété redoubla dès le seuil. La chambre était tout-à-fait nue et à peine éclairée d’une chandelle qui jetait de grandes ombres fantasques sur les murs. On distinguait au fond, posé sur des planches au niveau du parquet un grabat couvert d’un manteau noir. Quelques effets pendaient à une patère ; une armoire minuscule à gauche de la porte devait renfermer le linge de corps ; deux chaises et un prie-Dieu complétaient l’ameublement. Nul ornement qu’au mur un christ en bois, tout simple, et un bénitier avec un rameau de buis. Sur la cheminée, une petite pile de trois livres qui parurent à Bernard être des bréviaires, à côté du chandelier.
Le Père Régard était assis, dans la pose méditative qui lui était familière, sur l’une des chaises auprès du prie-Dieu. L’adolescent murmura une timide salutation qu’on accueillit d’un silencieux hochement de tête. Il resta là, embarrassé, ne sachant quoi faire, puis, se décidant, s’agenouilla sur le prie-Dieu. Le prêtre le repoussa avec douceur.
— Ne vous agenouillez pas, dit-il, vous n’en n’êtes pas encore digne. Asseyez-vous là, sur la chaise.
Bernard obéit au geste, tout décontenancé, avant même que le son des paroles eût pu prendre un sens pour lui. Puis il comprit et il sentit sourdre et monter lentement la colère. Quoi, on ne le jugeait pas digne de ces mômeries ? Eh ! n’en valait-il pas un autre ? Que faisait-il de plus ou de moins que ses camarades ? Et, après tout, qu’est-ce que c’était que leur confession et leur bon Dieu qu’on n’avait jamais vu ?… Ainsi grondaient en lui la révolte et les propos de son entourage mêlés. Et ce curé qui gardait son inexplicable mutisme, que lui voulait-il ? D’abord il avait une sale gueule ; pour ça, on ne pouvait pas dire le contraire. Et puis, qu’est-ce que ça voulait dire, ça, de faire monter quelqu’un pour l’humilier ? D’ailleurs, cette humiliation, il ne la tolérerait pas, lui ; s’il s’était agenouillé ce n’était pas qu’il gobât les histoires de ratichons, c’était parce qu’il fallait le faire pour pouvoir rester là… Le Père Régard se taisait toujours, la main sur les yeux, comme s’il se fût cru seul ; et Bernard tout à coup pensa que si ce vieillard avait ainsi parlé c’est qu’il avait justement deviné pourquoi Bernard s’agenouillait. Il est malin, se dit-il. Mais si ce malin croyait à toutes les histoires de bon Dieu ? Non, encore des sornettes du parti prêtre pour arriver à tout gouverner. Mais la simplicité du lieu, la modestie et l’humilité évidente de l’homme qu’il savait être un savant, l’évocation des ambitions qu’il entretiendrait, lui, s’il était pareillement instruit, le subjuguèrent ; il demeura perplexe et attentif ; le Père Régard se taisait toujours.
Enfin, il retira sa main, gardant les yeux clos et, de sa voix sans timbre :
— Il est évident que je ne puis, mon enfant, vous accorder la faveur des sacrements tant que votre âme pourrira dans l’état où on l’a mise. Le malheur c’est que vous me paraissez profondément gâté. Je vous ai suivi et observé tous ces jours-ci, j’ai vu vos notes, j’ai parlé à vos surveillants et à vos professeurs. Vous travaillez beaucoup, vous vous donnez du mal, vous êtes intelligent, vous vous conduisez bien — et vous ne réussissez pas. C’est que la grâce de Dieu n’est pas sur vous. Pourquoi ? D’abord parce que vous ne priez pas du fond du cœur, ensuite parce que vous n’êtes pas un vrai chrétien. Vous ne réussirez jamais en rien, que c’est dommage !
Il s’arrêta et soupira. Bernard reconnaissait bien à part soi la justesse des observations sur la vanité de son effort et il en était profondément vexé. Il se défendit :
— C’est que je n’ai pas l’habitude de vos manières de travailler. Et puis, au tirage au sort des compositions orales, j’ai toujours les problèmes difficiles.