— Ne m’amusez pas avec vos « manières de travailler » ; et ne me dites pas que le sort vous donne les problèmes difficiles. Vous ne vous en tirez pas, voilà tout, c’est le doigt de Dieu. Vous n’arriverez à rien dans la vie, vous serez toujours le dernier, le domestique des autres.
Rien ne pouvait davantage alarmer Bernard. Le confesseur continua sur le même ton, usant de tous les arguments, retournant tout en preuve, tirant de Bernard tous les aveux qu’il interprétait pour sa cause avec une évidence éclatante, le tout sur un ton monocorde, avec une sorte d’indifférence résignée, sans qu’à aucun moment se fît jour une tentative d’apologétique ou de conversion. A la fin l’adolescent pleurant à chaudes larmes, voyant sa vie gâchée, la réussite impossible, toutes ses espérances anéanties, pleinement convaincu de ce que lui disait le prêtre, le supplia de le confesser, de le guérir.
— Hélas ! répondit tristement le Père Régard, je crois bien que la chose est au-dessus de mes forces. Enfin, nous étudierons cela. Revenez la semaine prochaine et tâchez, en attendant, de trouver par vous-même la voie de Dieu.
L’enfant redescendit en se tamponnant les yeux.
— Je crois, disait son confesseur au Frère Valier quelques heures après, je crois que nous pourrons arriver à sauver cette âme bien qu’elle soit très compromise. Il n’y a pas de cœur, les sens ne sont pas éveillés encore ; absolument rien de suspect, chasteté certaine ; mais il n’y a pas non plus cette vague tendresse qui peut aider à la conversion ; et l’intelligence qui est indéniable me semble purement critique. C’est elle qu’il faut convaincre par des preuves ; chose curieuse, l’auxiliaire qui peut donner de l’intérêt à mes paroles c’est l’ambition dévoratrice de ce petit. Dieu lui apparaîtra d’abord un aide, un atout dans son jeu. Il l’admettra comme au pari de Pascal. Une fois logé chez lui, nous saurons bien l’y incruster. Il pourrait faire un excellent serviteur de Dieu, ajouta le Père songeur.
— Eh ! là, dit le Frère en riant, si jamais cela devait arriver, je le réserve pour ma congrégation et non pour la vôtre.
Bernard ne se doutait point qu’on fît déjà état de ses dispositions ni même qu’on le crût vaincu. Il dut passer par quelques épreuves qui furent pénibles à son orgueil. Le jour de Noël, il resta seul à son banc comme un pestiféré tandis que ses camarades allaient à la Sainte Table ; il ravalait des larmes de rage ; il lui semblait que tout le monde le montrait au doigt. Ses deux voisins qui le considéraient comme une pauvre brebis perdue, l’observaient à la dérobée. La magnificence de la cérémonie, la douceur des chants, l’accent de joie, l’atmosphère heureuse, tout cela qu’il sentait si bien et à quoi il n’osait participer lui fendait le cœur. A l’issue de la messe de minuit, il dut monter seul au dortoir ; il entendait rire et plaisanter ses camarades qui réveillonnaient au réfectoire ; il imaginait sa place vide. Peu à peu, se formait en lui l’image d’un monde de saints, de vierges et de dieux d’où il était exclu et qui distribuaient ces joies, qui aidaient insidieusement ses camarades, qui les pousseraient dans l’existence. Il touchait à présent ce monde jusque-là ignoré ; il se rendait bien compte que ses condisciples avaient une vie spirituelle qu’il n’avait jamais soupçonnée ; et, comme il était fort jeune, il ne pouvait conclure qu’à la réalité de ces êtres supérieurs avec qui ils formaient société. D’ailleurs, autour de lui on ne cessait de relater des traits édifiants ; la puissance divine s’exaltait en des miracles irréfutables ; les raisonnements persuasifs du Père Régard, les plus simples, celui de l’œuf et de la poule, celui du premier moteur, le trouvèrent convaincu. Et, enfin, sa puberté tardive arrivant, il se sentit tout à coup des élans de tendresse, une soif de conviction, d’affection universelle, de douceur et de protection. Le jour où il fut autorisé à communier, il donnait depuis longtemps à tous les preuves les plus certaines d’une foi enflammée.
Par un phénomène qui n’avait point paru miraculeux aux professeurs, son intelligence et son travail avaient dans une marche curieusement parallèle peu à peu imposé leur primauté. Les problèmes qui lui étaient échus demeuraient les plus difficiles, mais il les comprenait et les résolvait. L’ordre des devoirs et des leçons avait fini par s’accommoder fort bien à sa méthode de travail. Tout lui semblait aisé et agréable. Tout lui souriait ; jamais il n’avait si bien senti sa réussite ; et, à la fin de l’année scolaire il ne fut pas surpris quand le palmarès l’annonça comme ayant presque tous les premiers prix.
Il revit à cette occasion tous les siens réunis ; et combien fiers de ses succès ! Il n’avait eu toute l’année que des visites espacées tantôt de l’un tantôt de l’autre, visites qu’il souhaitait d’abord puis redouta lorsqu’il fut pris par ses études et son ardeur religieuse. Il songeait à présent avec un morne ennui à ce qu’allaient être ces deux grands mois de vacances passés rue des Rosiers ; mais l’abbé Régard, à la fin de la cérémonie de distribution des prix, vint courtoisement présenter ses hommages aux parents du jeune lauréat ; et il glissa dans la conversation qu’il avait organisé une colonie au bord de la mer. Bernard demanda sur-le-champ à Noë de le laisser partir et on y consentit sans trop de peine : il ne passa qu’une semaine à la maison ; il sentit s’y fortifier son dégoût pour cette vie médiocre et laide ; sa piété nouvelle s’irritait des brocards traditionnels contre la religion ; il dut à plusieurs reprises ronger son frein ; le soir, quand Noë lisait à haute voix des vers d’amour en regardant parfois Eugénie qui tricotait paisiblement sous la lampe, l’adolescent se levait, trouvant bêtes tous ces gens qui ne pensaient pas au salut éternel et perdaient leur temps à des sornettes. Il sortait dans le crépuscule estival ; les couples langoureux n’émouvaient pas ses quinze ans ; il entrait dans ce petit jardin qui est au chevet de Notre-Dame et il rêvait à l’ombre de la cathédrale : il eût désiré revivre l’aventure de ses architectes et de quelqu’un des grands évêques d’autrefois ; il les voyait crosse en main et le casque au lieu de la mitre, parmi leurs vassaux, imposant la religion du Christ et l’obéissance à son représentant ; il voulut un jeudi visiter le Trésor et en revint éberlué ; d’autres fois, il s’accoudait au parapet et passait des heures à voir décharger les gabarres ; il supputait la valeur de la cargaison et le tonnage ; il établissait mentalement la comptabilité de l’entreprise et ce qu’elle pouvait donner, bénie de Dieu. Il parcourait aussi les églises, affolé d’amour divin, de repentirs pour des peccadilles qu’il qualifiait de crimes et assoiffé d’indulgences dont il tenait un compte exact. Il ne faisait plus maintenant d’éclats, et ses colères ne se traduisaient que par une pâleur excessive et une montée légère d’écume au coin des lèvres ; mais il semblait que, plus il les retenait, plus il s’en accumulait en orages menaçant de crever : il en accusait le Diable. Au reste il ne pensait qu’à soi, en débat perpétuel avec lui-même et n’accordant à ce qui l’entourait qu’un regard étranger. Un jour, Eugénie qui l’observait lui reprocha sa sécheresse de cœur ; il en eut un grand choc et s’en accusa aussitôt comme d’un péché épouvantable dont il ne pressentait pas possible un véritable repentir. Il ennuya alors sa tante de simagrées ridicules, demandant pardon, excédant l’imprudente de ses questions et de ses larmes, lui représentant tantôt son avenir spirituel compromis par cette affreuse sécheresse de cœur, tantôt le service qu’elle lui avait rendu en lui signalant un tel danger. Elle finit par lui dire de ne pas tant faire la bête, que le bon Dieu était moins sot que lui, de l’embrasser et de tirer un trait là-dessus. Il baisa ses joues avec emportement en la prenant dans ses bras. Le sein tiède palpita sous sa main ; la peau fraîche avait une douceur sapide, une odeur de verveine et le toucher du velours. Elle lui rendait le baiser, innocente et maternelle, de sa pourpre rose humide. Il se sentit extraordinairement troublé et décida de l’éviter désormais.
D’ailleurs il partait le lendemain. A la gare d’Austerlitz il retrouva l’abbé Régard et une douzaine de camarades ; tout aussitôt les siens furent oubliés et seul compta le magnifique avenir.