Ils n’arrivèrent à destination que le lendemain soir. La colonie avait élu domicile dans un ancien lazaret situé sur la côte au point le plus dangereux de l’épine rocheuse qui court entre Cette et Agde. C’était un lieu splendide et désolé, hanté de quelques rares pêcheurs qui vivaient sordidement sous la tente. Le lazaret était lugubre. Il comprenait quelques pavillons dans un quadrilatère de murs épais et fort élevés dont une partie surplombait la mer et répercutait le ressac. Les pavillons étaient en rez-de-chaussée, le sol carrelé de briques rouges émaillées, glaciales aux pieds nus des enfants. Une chaleur torride faisait éclater les pierres de ce désert ; il n’y poussait que des herbes salées, d’énormes chardons dorés, des euphorbes et des arnicas. Un vent terrible grondait perpétuellement dans les tuiles ; et la mer sans marée ne s’arrêtait jamais. Bernard connut là la violence et l’exaltation de la prière ; le Père Régard les agenouillait tout à coup sur les rochers devant l’aube ou le crépuscule, les écrasait de la grandeur prodigieuse des cieux et élevait leur âme dans une série d’invocations haletantes et précipitées comme celles qui galvanisent les foules aux processions de Lourdes. Parfois ils entraient tous ensemble dans le flot et passaient en faisant la chaîne au dessus d’une cave dangereuse où deux ou trois perdaient pied : « Dieu vous soutient ! » criait le prêtre ; les adolescents reparaissaient, crachant et s’ébrouant, mais rieurs et sans avoir eu un instant de crainte ; ainsi est la vraie foi. Souvent aussi ils chantaient des hymnes composés par le Père à la louange des Saints ; il les réunissait autour de lui après le jeu, sur quelque plage sauvage où le vent faisait flotter leurs vêtements et soulevait leurs cheveux ; ils tiraient leur goûter d’un panier et mangeaient d’un appétit dévorant ; certains s’abstenaient, se mortifiant pour des raisons obscures, des péchés véniels ou des velléités dont ils redoutaient qu’elles prissent figure ; on ne leur demandait rien. Le Père les regardait et quelquefois souriait en remerciant le Ciel ; ces douze garçons soigneusement triés avaient tous les yeux clairs, nets de cerne, la mine belle, pure et sans tache ; il les savait droits, irréprochables ; leur bonheur faisait le sien. Leur âge s’échelonnait de quatorze à dix-huit ans ; le grand Texin songeait déjà à prendre la soutane ; Lormier n’avait pas la vocation et n’y prétendait point, mais où qu’elle s’exerçât, sa piété simple et forte ne pouvait que faire du bien ; Daumas… Midel… il les passait en revue ; aucun n’était revenu de si loin ni si haut que cet ardent petit Rabevel dont le sombre bouillonnement l’inquiétait encore parfois. Justement c’était lui qui, cette fois, lui demandait au nom de ses camarades, de leur raconter une vie de Saint. Il sourit. Le miracle extérieur, la sujétion des forces de la Nature en imposerait toujours aux enfants — comme aux hommes, ajouta-t-il à part soi.

Mais déjà ses pupilles discutaient. Gasier réclamait un nouvel épisode de la vie des Franciscains ; il se délectait des prières d’Assise ; toute la nature lui était proche et parente ; il en buvait la fraîcheur à longs traits : ma petite sœur l’eau, mon petit frère le passereau… quelles délices ! Seul, il se racontait à mi-voix les voyages du petit Pauvre et de son Compagnon ; rien de romanesque ne l’y entraînait mais une candeur venue intacte du fond des âges. Pourtant, Midel eût préféré les récits d’évangélisation : Xavier était son héros ; il le voyait petit et noir, plein d’une force formidable par le signe de la croix, retourner des continents. « Et vous, Rabevel ? » demanda le Père. Bernard releva sa tête pensive, il songeait, répondit-il, au terrible supplice de Saint Laurent que le Père leur avait décrit la veille : « Comme Dieu est bon de soutenir un chrétien en de pareilles traverses ! » dit le petit Gazier. Mais Bernard se révolta : Certainement Saint Laurent avait trouvé sa réjouissance dans la foi, sans quoi où eût été le mérite ? Il voyait le saint marmonnant des prières à voix basse, puis criant ses invocations lorsque la chair déjà grésillait, et enfin, hurlant sa foi à pleine gueule lorsqu’il n’était plus qu’une plaie de viande vive toute fumante ; il voyait le prétoire obscurci de vapeurs, puant la sanie, le graillon, le charbon de terre, les bourreaux mi-asphyxiés par l’âcreté du nuage ; il décrivit le supplice comme s’il y assistait ; les souffrances du saint étaient les siennes ; il en goûtait l’horreur, il en savourait le tourment et il en avait mal. Il se sentait soudain la vocation du martyre ; un délice insoupçonné lui sembla tout-à-coup la compensation du sang. Il eut un éblouissement : peut-être était-il prédestiné ? peut-être serait-il un saint ? Il se dressa d’un sursaut.

— Prenez garde à l’orgueil, dit le Père.

L’amertume emplit sa bouche. En rentrant, il traîna derrière ses camarades. Comme il approchait du lazaret il vit non loin du chemin deux enfants de pêcheur qui riaient et faisaient de grands gestes ; il courut à eux. Les gosses avaient enfermé un scorpion dans un cercle de brindilles enflammées. Il assista, haletant, aux efforts de la bête venimeuse, à sa réflexion, à ses tentatives redoublées lorsque l’inexorable cercle se resserrait ; une joie cruelle le tenaillait à crier ; il se sentait près de trépigner. Enfin, quand le cercle fut tellement réduit que le scorpion se vit léché des flammes et, brusquement relevant la queue, se tua net en dardant dans sa propre tête son épine empoisonnée, il crut pâmer ; jamais choc plus merveilleux ; il s’appuya au rocher, secoué d’un spasme ; et il tenait son cœur pour rejoindre au galop ses condisciples qui l’appelaient.

Ainsi, parfois, des signes paraissaient qui eussent pu lui révéler son climat véritable s’il avait été en âge de s’examiner avec fruit ; ces signes ne lui échappaient point mais il les dédiait à la partie la plus artificielle de lui-même, celle-là qui excitait le plus ses ardeurs du moment et, pour ce motif, lui semblait la plus vraie. Le Père Régard s’y trompait comme lui, cette piété sincère et si vive, ces élans passionnés le ravissaient et il n’y voyait pas le cheminement dérivant d’un tempérament de feu qui cherchait à s’évader par les voies d’une imagination voisine du délire, hors d’un corps intact. Angèle Mauléon, sa petite amie d’autrefois, l’avait un jour surpris sur la plage ; elle était venue là prendre les bains de mer avec sa tante ; non sans préméditation. Il la vit avec ennui. En maillot, grande, nerveuse et parfaite, elle évoluait dans les eaux comme un Triton. Mais l’enfant vierge n’en était pas ému. L’heureuse ignorance de ses sens lui faisait une vie extraordinairement belle ; sa sûre mémoire s’emplissait de sites terrestres et spirituels qu’il rapporta au collège où de temps à autre il se donnait le divertissement de les retrouver avec un mélange de ravissement et de regret. A peine était-on en Novembre que déjà il aspirait au mois de Juillet suivant pour retourner au Lazaret.

Les cinq années qu’il dut passer encore au Collège ne lui furent pas lourdes. Cette exaltation spirituelle le soulevait, ses succès, son goût du travail lui rendaient tout facile : jamais la durée ne lui parut plus suave ; jamais il ne devait être plus heureux. Il suivait le cours de commerce et de finance que les Frères avaient inauguré depuis 1858 et qui était fort réputé dans le monde des affaires auquel il fournissait des employés fidèles, actifs et capables. Il était dirigé par le Frère Maninc, petit homme trapu et rose, toujours souriant, aux yeux pétillants d’astuce. Il ne se contentait pas d’apprendre à ses élèves la comptabilité, le droit usuel, le régime des transports et des marchandises ; mais il les mettait en garde contre les roueries des escrocs et de la finance interlope ; il leur montrait la loi, la commentait, en expliquait les lacunes et, sur des exemples célèbres, tenant en mains la Gazette des Tribunaux, leur faisait voir comment à chaque instant, par des merveilles d’ingéniosité, l’aventurier tourne les prescriptions du Code. Il décrivait la lutte passionnante de la jurisprudence pratique avec l’escroc ; les textes additionnés aux textes, les dispositions accumulées, toutes les espèces multiples enchevêtrées, les contradictions inévitables entre les Cours, l’hésitation de la conscience humaine devant le fait dont on ne sait à quel moment il devient frauduleux. Parfois il s’exclamait gaiement contre les « chats fourrés » : ils ne connaissaient pas leur métier, telle Cour paraissait réclamer un texte pour une espèce particulière : les nigauds ! mais il existait, ce texte ! que ne combinait-on tel article et tel autre du Code : les voyez-vous, rapprochés, comme ils s’appliquent merveilleusement au cas en question ? Toutes ces arguties, cette intime connaissance de l’homme, passionnaient Bernard ; il émerveillait son maître qui lui disait en riant : « Vous avez le choix : ou bien remplacer le petit Frère Maninc quand il sera vieux ; ou devenir le premier financier de ce temps… à condition d’avoir des capitaux pour commencer ! » Bernard faisait une grimace amère : des capitaux ! et poussait un soupir de regret : il se savait précoce, résolvant en se jouant tous les problèmes de comptabilité, d’organisation financière ou de droit usuel avec une perspicacité sans pareille, trouvant la solution juste où des praticiens se fussent trompés. Le Frère Maninc en vint à lui confier des examens de livres dans les expertises dont on le chargeait. Bernard en concevait de l’orgueil ; il suivait attentivement les affaires litigieuses dans les journaux spéciaux ; mais parfois il se reprochait d’admirer tel aventurier particulièrement subtil qui avait su si bien tourner la loi sur les Sociétés ; il était heureux qu’on l’eût coffré tout de même comme si sa réussite eût dû l’exposer à une grande tentation. Souvent cependant il se disait que, les apologues juridiques du Frère Maninc venant tous de la Gazette des Tribunaux, la moralité n’en pouvait qu’être toujours exemplaire mais que, peut-être, il existait de par le monde des aventuriers plus subtils encore ou plus puissants qui vivaient tranquillement honorés de tous. Ces Rothschild de Londres dont parlait autrefois Lazare ?… Il était bien vrai aussi que, parfois, on était à cheval sur l’honnête et le malhonnête. Et, là également, il se remémorait avec une sorte de gourmandise satisfaite les leçons que leur faisait le Père Régard sur la casuistique. Le Père jugeait nécessaire au développement de l’intelligence la connaissance de cet art en effet admirable qui soumet à son attention les retraites les plus secrètes de l’âme. Bernard y prenait un goût de l’examen de conscience, de la méditation ; il y multipliait son aptitude déjà grande à la prudence et, par ce tour devenu réflexe, exerçait sur son caractère l’empire le plus vigilant. En outre, une sécurité intérieure l’armait désormais ; il se voyait mis peu à peu en mesure de disséquer la pensée étrangère et il retirait de cette conviction une puissance qui se traduisait en sérénité. Il se tenait désormais pour inattaquable.

Il entrait dans sa dix-neuvième année, on était en Juin 1883, lorsque le Frère Valier qui, à plusieurs reprises l’avait déjà pressenti, lui demanda fort sérieusement s’il croyait avoir la vocation. « Je vous ai accordé un an pour vous interroger, dit-il, il est temps maintenant de vous donner à vous-même une réponse. Si vous n’avez pas la vocation on n’a plus rien à vous apprendre ici, et vous pourrez à la fin de l’année débuter dans une carrière où vous saurez faire beaucoup de bien et où nous ne vous ménagerons pas notre appui. Si vous avez la vocation, vous aurez à choisir : être prêtre et alors, passer une année à perfectionner le peu d’humanités que je vous ai fait faire, puis aller au Grand Séminaire ; être Frère et alors passer au Petit Séminaire spécial d’où vous pourrez retourner ici comme adjoint au Frère Maninc qui serait heureux de vous avoir auprès de lui ». Bernard demanda encore une quinzaine de répit. « C’est accordé, dit le Frère. D’ailleurs, je pense qu’il serait bon pour vous de passer ces quelques jours auprès des vôtres. En somme, vous ne devez rien faire sans leur conseil et leur assentiment. »

En sortant du collège, il regarda sa montre : dix heures ; il avait le temps de passer chez Blinkine et d’arriver pour déjeuner rue des Rosiers ; il se rendit tout de suite chez le banquier qui le reçut fort aimablement, mais ajouta :

— Vous n’avez sans doute pas vu Abraham depuis plus d’un mois sans quoi vous sauriez qu’il n’habite plus ici.

— Comment ? fit Bernard interloqué.