— Parfaitement, dit le banquier que cet étonnement amusait. Ignorez-vous donc que, vous comme lui, êtes maintenant de grands jeunes gens ? Alors, comme Abraham est sérieux, que je suis tranquille sur son travail et que je sais qu’il ne joue pas, ne boit pas, n’excède pas enfin les fredaines de son âge, je lui ai accordé son petit logement où il prépare sa licence. Allez donc le voir, 84 bis Quai de l’Horloge, il sera si content de bavarder avec vous !
— Est-ce bien sûr qu’il soit chez lui ? demanda le jeune homme qui se sentait subitement intimidé et qui s’en voulait.
— Oui, c’est sûr, je ne voulais pas vous dire qu’il y aurait pour vous une surprise ; mais il y a une surprise pour vous et c’est cela qui me fait certain de la présence de mon fils à son logement.
Bernard tout intrigué se rendit rapidement à l’adresse indiquée ; depuis le palier il entendait des rires, des bruits d’assiettes, des fredonnements de voix féminines et comme une rumeur de fête.
— Tiens, se dit-il, on s’amuse là-dedans. C’est peut-être la surprise : quelque anniversaire…
Il sonna. Il perçut une galopade, des cris : Ce sont les huîtres ! Non, la glace ! répondait la voix d’une femme. J’y vais ! Non, c’est moi.
La porte s’ouvrit. Une fille svelte et jolie parut qui prit une mine effarouchée. Elle examina Bernard, ses pantalons élimés et raides, son veston étriqué, trop court des manches, l’inénarrable chapeau rond d’où sortait une tignasse ébouriffée ; elle lui trouva l’air d’un sacristain.
— Si vous venez pour le pain bénit, lui dit-elle en éclatant de rire, il est trop tôt.
Bernard, noir de honte et de colère, se taisait en fronçant les sourcils.
— De quoi, reprit-elle, on peut pas blaguer sans fâcher Mossieu ? Vous devez vous tromper d’étage, hein ? ici c’est chez le Zigue Blinkine.