La stupéfaction de Bernard touchait au scandale. Il existait donc des femmes aussi libres de propos et d’allure et de pensée, aussi parfaitement libres, libres tout court, libres enfin ! et séduisantes… car elle plaisait cette petite diablesse ; on la sentait gentille et bonne fille, tout de même ; rien de vicieux dans cette physionomie de gamine. Il se rembrunit. L’enfer la guettait. Et tout d’un coup la disproportion du châtiment au péché lui apparut évidente. Voyons, ce n’était pas possible ! il n’avait jamais envisagé le péché que sous deux aspects : l’un était d’une figure sombre, tragique et solitaire, comportant un satanisme, une conscience effroyable dans le mal, une tentative métaphysique de bouleversement de la création ; l’autre, paré de couleurs riantes, c’était le vice rongeur qui décompose et se complaît en soi. Il n’avait jamais envisagé, entre ces extrémités également coupables, cette expansion de naturel qu’il ne pouvait s’empêcher de sentir ignorante du stupre et innocente de toute offense à la Divinité. Tout son édifice si rationnel, si parfaitement construit et dont la stabilité n’avait pour lui jamais fait question lui parut ébranlé ; il s’inquiéta. Et, en même temps, il lui semblait que montait une espérance d’en bas comme du fond des entrailles.
Mais François racontait son existence marine. Il était hâlé, presque noir, carré d’épaules ; on le sentait d’une colossale vigueur. Il avait gardé son sourire rêveur et il ne semblait pas qu’aucun nuage eût passé sur ses enthousiasmes. Les escales, les bordées, la chasse dans les paradis déserts, le miracle des climats sur les vierges terres dans les mers du Sud, tout cela passait sur ses lèvres en paroles enivrées dites comme pour lui seul tandis que les yeux regardaient à l’infini. La blonde Claudie l’admirait.
— Qu’il est beau, ce petit, disait-elle, hein, qu’il est beau ! Et il a tout vu ! En avez-vous vu de plus belle que l’enfant ? ajoutait-elle en se désignant.
Non, certes, jamais d’aussi belle ; il racontait les femmes des pays lointains, les femelles brusquement étreintes dans les bouges, les molles mélanésiennes, les belles canaques des Iles-sous-le-Vent qui étaient des épouses temporaires durant le chargement du coprah ; et, quelquefois, la passagère de l’unique cabine, l’Américaine ou l’Australienne neurasthénique qui voulait passer sur un bateau à voile trois mois entre le ciel et l’eau et qu’affolaient le sel, l’azur et l’alizé…
Claudie battait des mains. Qu’il était crâne ! et cette vareuse de marin, ce col bleu dégagé, comme ça lui allait. Il ne fallait pas s’étonner qu’il eût des succès ce beau gars. Et, tout d’une pièce, se tournant vers Bernard :
— Ce cachottier là aussi doit en avoir eu des bonnes fortunes, allez. Ça plaît aux femmes cet air patelin avec ces yeux pas commodes ! Racontez-nous ça un peu, dites ?
Bernard s’apercevait avec stupeur que sa gêne dans cette conversation venait non de la liberté du sujet mais de n’avoir rien à dire ; il convenait qu’à l’instant il souhaitait sourdement d’avoir eu quelque aventure, d’avoir péché, qu’il se sentait inférieur ; il eut honte de lui-même et son esprit se perdait parmi les méandres compliqués des désirs, des scrupules, des remords mutuellement, instantanément et à l’infini engendrés.
On servait le café lorsque Claudie ayant jeté les yeux sur la pendule poussa un cri, prit les hommes à témoin de sa stupeur et de la vérité de son oubli, enfonça son chapeau d’un coup de poing, embrassa tout le monde et disparut en trombe dans l’escalier en criant : Qu’est-ce que la Première va me passer !
— Bah ! dit Blinkine, on la sait consciencieuse et c’est une ouvrière de premier ordre, on ne lui dira rien. Et maintenant que ce démon est parti, parlons un peu de toi, Bernard, que deviens-tu ?
Il s’expliqua, conta sa vie sans rien omettre d’essentiel, s’avoua fort embarrassé, demanda conseil. François fit une moue ; il avouait son incompétence et se désintéressait d’ailleurs de toutes les questions de cet ordre. Les seules choses qui pussent retenir son attention étaient, en dehors de la technique de son métier qu’il connaissait bien et où il cherchait à se perfectionner par tous les moyens, les livres des navigateurs, des explorateurs et des poètes. Le reste…