Mais Blinkine réfléchissait.

— Écoute, Rabevel, dit-il à son ami, ce sont là des choses fort sérieuses et qui engagent toute une vie. En somme jusqu’ici tu as vécu dans une serre, tu ne sais rien de l’existence, tu t’es fait un monde spécial et idéal, fort beau, propre, merveilleux ; mais, sans te fâcher, bien éloigné de la vie courante ; ton étonnement de tout-à-l’heure devant cette enfant suffira à te le prouver à toi-même. On te donne les moyens de continuer cette existence virtuelle, cette espèce de mirage miraculeux en marge de la vie, ce jeu de l’intelligence et de la conscience. On te donne à choisir : cela vaut la peine. S’il faut tout te dire, j’envie, moi, l’existence du Frère Maninc ; ce pur jeu de l’esprit m’enchante, la spéculation sur les passions humaines qui arrivent à lui épurées sous les espèces de jugements et des articles du Code, la spéculation sur les valeurs et les marchandises purement, admirablement théoriques, les combinaisons de graphiques, ces recherches désintéressées de lois, tout cela venant se combiner aux études casuistiques de ton Jésuite, quel rêve d’une existence surprenante et sans seconde ! Évidemment Blinkine eût sauté sur cette occasion.

— Je ne vois pas cela tout à fait ainsi, répondit Bernard posément. Toi, tu es un imaginatif, un mathématicien pur, un abstrait ; tu es le frère spirituel de Maninc. Nous sommes loin l’un de l’autre. Maninc m’instruit, il me donne des armes, mais je ne vais pas sur sa route. Il cultive l’étude des hommes pour elle-même ; moi je la pratique pour m’en servir ; il étudie à fond les combinaisons de la finance et du commerce pour leur beauté propre ; moi je ne m’intéresse à elles que pour en user. S’il parle d’un produit A, mes mains palpent du coton, soupèsent des grains. S’il fait intervenir une valeur X, je vois le chèque, les vignettes de la Banque de France, et, derrière tout cela, je ne sais quoi de somptueux mais de concret : un hôtel, un monsieur en pelisse qui me ressemble, une voiture de maître avec des cuivres reluisants… Tu comprends, pour le moment je me confesse à toi ; il n’y a pas péché à avoir de l’ambition si elle est saine et propre ; et je crois que c’est mon cas. D’autre part, je suis bien attiré par cette quiétude de la chapelle, l’ardeur des prières, les voluptés souveraines des sacrements. Mais l’un et l’autre sont-ils possibles ! Me voilà hésitant devant l’existence que je ne connais pas.

Blinkine l’avait écouté avec attention.

— Il ne s’agit pas de tout cela pour le moment, répondit-il. J’ai plus que toi, je le vois, l’esprit spéculatif pur et même métaphysique. Or il s’agit de vocation. Je me suis interrogé moi-même à un moment de ma vie là-dessus ; le rabbin me pressait beaucoup. Et note que, chez nous, la contention de la chair n’existe pas, les rabbins sont mariés. Oui, je sais, je sais, ou plutôt je devine ce que tu vas dire ; mais, Bernard, pour pur que tu sois en cet instant, rien ne te garantit l’avenir ; peut-être ne le seras-tu plus dans un mois, dans huit jours, que dis-je ? demain, ou ce soir. Enfin cette grave question qui est d’un ordre naturel, donc divin, mise à part, je vois dans la vocation une chose pure de tout alliage, de tout calcul, un appel irrésistible et définitif, un cri tel du dieu intérieur qu’on ne peut ni hésiter, ni s’y tromper. Or, manifestement, tu ne perçois rien de tout cela. Donc, tu peux faire un prêtre, peut-être un bon prêtre, mais enfin Dieu ne t’y aura point contraint.

Il s’arrêta pendant quelques secondes et, devant la mine penaude de son ami, ajouta :

— Maintenant n’oublie pas que je ne suis qu’un juif qui n’entend rien à toutes ces choses.

Il se tourna vers François, pour changer de conversation :

— Eh ! mais, que contemples-tu, toi ? Fichtre !

— Je crois bien que ce sera ma fiancée, dit Régis en lui tendant une petite photographie. Mon père me pousse beaucoup à me marier jeune, il voudrait, comme il dit, faire sauter des petits-fils de bonne heure. Or, voilà : à la pension de famille Riquet que j’habitais autrefois ici et que vous connaissez bien, la patronne avait une nièce de deux ans plus jeune que moi et qui habite avec son père dans le Rouergue ; ne la reconnaissez vous pas ? enfants, vous l’avez pourtant souvent vue cette petite qui était si gentille !