— Mais en effet, s’écria Bernard, je la reconnais ! C’est cette petite Angèle Mauléon qui m’agaçait tellement.
— Justement ! Eh bien ! figurez-vous qu’en arrivant avant hier à Paris je revois mon Angèle Mauléon chez sa tante, mais combien transformée ! Est-elle belle ! Dites-moi si ce visage n’appelle pas le baiser ? Avec cela, douce, tendre, vraiment charmante ; son père va venir ; mon père le verra ; quand ils repartiront pour le Rouergue je serai fixé. Si tout marche vous serez de noce à mon retour, c’est à dire dans trois ans.
— Voilà de longues fiançailles, dit Bernard.
— N’est-ce pas, l’abbé ? » répondit François en gouaillant. Il se tut aussitôt devant l’expression du visage blessé. Mais Abraham :
— Si tu avais la vocation, tu prendrais une autre mine, mon vieux, quand on te donnerait un titre dont tu devrais sentir la grandeur.
Le jeune Rabevel fit une mine désolée. Il sentait bien la justesse de telles observations mais il lui semblait que bien des éléments de jugement échappaient à Blinkine et il ne pouvait vraiment tout dire, tout expliquer, tout exposer : un tel faisceau de choses, de réflexions, d’actes, de projets composaient le bloc de sa vie intérieure. Tout cela vraiment n’était pas si simple : il en avait de bonnes, cet Abraham. Croyait-il que la vocation fût chose si facile, si nette, qu’il ne fallût pas chercher en gémissant ; et même que les desseins de Dieu ne fissent pas leur part aux tentations ? Il eut un élan de piété : les voies de Dieu sont impénétrables, qui sait si ce déjeuner, ce spectacle soudain de vie aimable et aisée, ce n’était pas là justement une épreuve ? Il quitta ses camarades ; dans le vestibule, un chapeau de Claudie lui rappela la scène de tout à l’heure : il revit la gorge à peine voilée de la jeune femme, il en sentit le parfum et de nouveau ce baiser écrasé de figue mûre ; encore une fois toutes ses théories théologiques se présentèrent et vacillèrent. Il les éprouva détachées du bloc de sa personne propre, prêtes à tomber ; il s’y raccrocha désespérément en faisant en lui une espèce de nuit. Des souvenirs terribles lui venaient : Jouffroy perdant la foi en quelques heures dans une tempête intellectuelle, tel autre philosophe, tel pénitent sur la voie de la sainteté, subitement égarés d’un coup ; il observait que ces hommes avaient eu précisément le caractère orageux et impulsif, l’intelligence prompte et dure qui étaient les siens. Il sentit la peur ; plus que jamais il se raccrochait. Il se refaisait les raisonnements métaphysiques du Père Régard, se récitait des preuves : mais que cela lui paraissait pâle et flou ! il marchait là, dans la vie, son pas était élastique sur le sol ferme ; il coudoyait les passants ; parfois une chair de femme s’appuyait à lui dans la foule ; que ces raisonnements étaient loin ! Et puis enfin, Dieu, s’il existait… (S’il existait ! Mais oui, il existait, malice du Démon !) enfin, Dieu n’avait pas fait la morale de l’Église ; et, avec celle-ci, d’ailleurs… La casuistique qu’il n’avait jamais songé à appliquer à sa défense vint à lui, indulgente et bienfaisante. Il y pressentit tous les repos et il rêvait vaguement d’une libération définitive.
Par moments pourtant une révolte contre lui-même le secouait. Il se trouvait dégoûtant, bas et lâche ; et si coupable. Il fut sur le point de retourner au collège… Non, il n’irait pas, que dirait-on ? Il devait voir les siens, prendre ces quinze jours de réflexion et de repos. Le Père Régard avait bien prévu la crise, il comptait sur lui. Soudain, comme il entrait dans la rue des Rosiers, il songea combien il était indigne de la confiance du Jésuite. Il se jugea méprisable. Et sans plus réfléchir, les larmes aux yeux, il prit les jambes à son cou et courut tout d’une traite jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois. Il se confesserait, il ferait pénitence, demain il communierait et commencerait une retraite ; maintenant il sentait bien que Dieu l’appelait. Il arriva au Collège, monta jusqu’à la chambre du Père : elle était vide. Il redescendit ; on lui apprit que le Père dînait chez le curé de la Madeleine. Il s’aperçut alors qu’il était déjà tard. Il résolut sur-le-champ de dîner à la maison puis d’aller aussitôt à la Madeleine. Mais qu’allait-on dire chez lui quand il dirait qu’il venait de se décider à entrer dans les Ordres ?
Bien sûr, on ne demanderait pas mieux que de se débarrasser d’un enfant gênant et difficile. Il se reprocha ce jugement téméraire. Il rentra et trouva son monde attablé. Rodolphe était couché ; on l’entendait tousser dans la chambre : « Il ne va pas » dit Eugénie. Elle était toujours belle, même resplendissante. A un moment son sein se souleva, ce sein qu’il avait touché et il imagina dans un éclair Blandine nue devant les lions. Quand il expliqua sa venue, les vieux ne dirent rien ; ils étaient cassés et pour la première fois sortant devant eux de lui-même il les trouva affaissés, usés, si changés en ces quatre ans où il les avait à peine entrevus. Noë lui dit : « Mon petit, tu es libre, entièrement libre ; je ne tiens pas à avoir un curé dans la famille mais, enfin, tu es libre de le devenir ». Et comme Bernard regardait Eugénie d’un air interrogateur : « Que veux-tu que je te dise ? » fit-elle. « Ton oncle a raison ; et puis, c’est lui le maître à cette heure, comme de juste. Il nourrit la maisonnée depuis la maladie de Rodolphe. » Noë la fit taire. C’était la justice qu’il aidât les siens. Encore heureux qu’il pût le faire ne s’étant pas marié. Une rougeur fugitive passa sur leur front. Bernard sentit parfaitement et comme matériellement la présence du désir, pour si respectueux, secret et peut-être inconscient ou terrorisé de l’inceste que fût ce désir. Adossé à sa chaise, il voulut s’examiner, fermer les yeux. Mais des images nues le visitaient qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vues. Il se reprochait sa complaisance en s’y attardant. Tout d’un coup il se souvint qu’il devait aller à la Madeleine ; bah ! neuf heures, il avait le temps. Eugénie lui servait du thé ; par la grande emmanchure du peignoir il vit tout entier le bras, la chair ferme et blanche, le duvet au fond et l’ombre qui partait de l’aisselle trahissant une rondeur commençante ; elle continuait à le considérer comme un petit garçon, lui mit la main sur les yeux par gaminerie : il appuya sa tête au creux de la poitrine et il sentait le cœur battre et les seins tièdes contre ses oreilles glacées. Dix heures ! il ne pouvait se résoudre à sortir. Eugénie alluma enfin les bougies, et lui souhaita le bonsoir. « Ta chambre est prête » lui dit-elle. Il monta. Devant la glace il se peigna soigneusement : « Je prendrai l’omnibus à l’Hôtel de Ville, se disait-il, je serai chez le curé de la Madeleine à la demie, ce sera assez tôt, je sais que le Père ne s’en va jamais avant onze heures quand il dîne là ». Il lustra ses bottines d’un coup de chiffon, prit le bougeoir et se disposa à sortir de la chambre. Comme il mettait la main sur le bouton de la porte, il crut entendre un soupir ; il s’arrêta ; le bruit se répéta, venant de la chambre voisine ; il comprit aussitôt et il lui sembla en même temps qu’il refusait de s’examiner, de soumettre ses actes prochains à sa conscience ; il repoussait toute réflexion définie, devenait un automate volontairement abandonné à l’instinct. Il quitta son chapeau, ses chaussures, se dévêtit, passa sa chemise de nuit et son caleçon, mit ses pieds dans des savates ; puis, résolument, il cogna à la cloison : « Avez-vous fini ? » cria-t-il. Un colloque de voix confuses lui répondit. Puis une voix d’homme insultante : « Ta gueule eh ! curé ! » Il eut un sourire de triomphe, sortit, essaya de pousser la porte voisine sous laquelle filtrait un rais de lumière. La porte résista ; il força lentement, irrésistiblement, arqué de tous ses muscles ; le verrou léger céda enfin. Brusquement entré, il se vit en face de deux êtres nus, et, délibérément, se jeta sur le mâle. Toute sa jeune puissance inentamée, sa vigueur vierge se décuplait du désir de la femme. Il empoigna l’homme au cou, l’attira au sol et sonna de sa tête à plusieurs reprises sur les carreaux avec une rage qu’il ne s’expliquait même pas ; il entendait haleter la femme immobile derrière lui ; l’autre ne bougeait plus. Il crut tout d’un coup l’avoir tué et sua mais l’homme reprenait ses sens ; il lui mit ses hardes sur les bras, le dressa debout, le porta presque jusqu’à la porte de l’escalier de secours et d’une bourrade le précipita dans le limaçon. Il referma la lourde porte derrière lui, poussa le verrou et revint à la chambre où la femme hébétée, toute nue, restait assise sur le bord du matelas. Il observa que ce n’était pas la même servante qu’auparavant mais qu’elle était jeune et désirable. « Couche-toi donc », lui dit-il. Elle le regarda craintivement et s’étendit, retenant son souffle. Mais lui, d’une voix rauque :
— Allons, fais-moi place.
Elle le regarda de nouveau, le trouva beau et fort, sourit un peu et se poussa vers le mur. Alors il acheva de se dévêtir et s’allongea auprès d’elle.