CHAPITRE TROISIÈME
L’habitude réveilla la fille comme le jour blanchissait la lucarne. Elle sentit vaguement une présence étrangère dans son lit étroit, derrière son dos et resta un instant sans bouger, rassemblant ses souvenirs ; elle se retourna avec des précautions, très lente, releva tout doucement les draps ; Bernard dormait, face de pierre totalement immobile dont on ne percevait même pas le souffle. Elle voulut se lever pour faire sa toilette et s’habiller sans troubler son sommeil ; mais à peine l’effleura-t-elle et il fut aussitôt dressé, l’œil agile, bien éveillé, sur le visage l’expression attentive et soupçonneuse, une méfiance de Huron.
— Je me levais, dit-elle avec une sorte de crainte.
Il l’examina ; la fille était saine ; le corps massif, le nez un peu camus, la chevelure raide et drue, des yeux clairs, agréable au demeurant. Elle se pencha pour l’embrasser, mais il la repoussa doucement.
— Laisse-moi, dit-il.
Elle n’insista pas et, ayant enlevé sa chemise, fit sa toilette, toute nue, débarbouillant sans serviette au savon noir son visage, sa nuque et toutes les parties les plus secrètes de son corps avec l’impudeur de la femme du commun qui se montre telle qu’elle est sans honte ni orgueil ; l’amant ne comptait guère pour elle ; il était le plaisir hebdomadaire, il représentait le délice gratuit, la promenade du dimanche, la balançoire de Robinson, la guinguette de Rueil ; elle demanda :
— Tu reviendras la semaine prochaine ? » songeant à l’autre qui s’était fait si proprement renvoyer. Mais Bernard :
— Ce soir.
Elle se révolta, toutes ses idées bouleversées par la possibilité d’un changement d’habitudes, qui ne lui allait point ; elle se retourna, s’écriant avec force :
— Tu n’y penses pas ! je ne veux pas ! ce n’est pas possible, pas du tout possible.