Il la fixa avec dureté et répondit rudement :
— Ce soir. Ce soir et les soirs suivants. Tous les soirs qu’il me plaira. Tu as compris ?
Elle sentit l’accent du maître et se contenta de hocher la tête d’un air de résignation boudeuse. Il continuait à la regarder avidement mais sans tendresse ni désir, avec une curiosité assoiffée de précision pour ce corps de femme enfin possédé. Il ne pensait à rien qu’à satisfaire son envie de bien le connaître, sans même que son intention en fût bien déterminée ni consciente, par une habitude normale de son esprit que les circonstances appliquaient à cet objet. A mesure pourtant que ce besoin de se remplir la vue et la mémoire du spectacle nouveau s’apaisait peu à peu, il semblait que dans le champ de son démon intérieur une sorte de palissade très haute qui l’empêchait de voir autre chose qu’elle-même, s’abaissât peu à peu, lui livrant son horizon de piété coutumière à chaque instant agrandi. Il s’attardait à considérer les détails de la palissade par peur de se trouver enfin devant cet horizon dont il n’attendait rien de bon ; il percevait déjà les premiers mouvements de sa conscience, les remords naissants que traîne le péché mortel ; il en redoutait le malaise commençant et essayait de se fuir lui-même ; il se donnait les mille prétextes dont se veut contenter une conscience alarmée avant de se résigner à plonger au plus profond des ténèbres où elle craint des chocs redoutables ; même il se déclarait à lui-même si fatigué qu’il pressentait irréalisable le moindre effort d’analyse et de méditation spirituelles. Pour échapper à cette conscience, pour s’en distraire, pour anesthésier son âme, il excitait son intelligence à se poursuivre elle-même, à se chercher un dérivatif dans les mille jeux du réveil intérieur. Son esprit agile tendait tous les arcs, entre les êtres les plus distants de son troupeau de moi vivants, il palpait les moins sensibles qui réagissaient aussitôt sous ses antennes brusques et venaient s’inscrire instantanément. Il retrouvait l’impression d’une promenade capricieuse sur un clavier où chaque touche faisait bondir sous les sens, l’image, le son, le parfum appelés ; l’essai se poursuivait sans surprise, avec une sorte d’aise ; progressant, il suscitait simultanément plusieurs évocations distinctes dans son champ ; puis, allant plus loin encore, il se jouait à leur laisser la liberté, n’usant que d’un contrôle sélectif en quelque sorte neutre et les laissant effectuer d’elles-mêmes leurs appels, s’enchaîner, se lier, proliférer, construire les systèmes les plus féconds ou les plus saugrenus. Il oubliait la vie concrète. Il ne regardait plus la femme déjà à moitié vêtue. Il ne s’aperçut même pas de son départ ; couché sur le dos, les mains sous la nuque, les yeux au plafond il suivait les fantômes de sa fantaisie ; et, plus il se sentait pressé par la grondante voix de la conscience qui le réclamait à son tribunal, plus il devait s’ingénier à reformer les rondes craintives que dissipait cette voix. A la fin cependant, l’écran intérieur ne parut plus animé de ces fantômes ; les formes pâlirent, les derniers essais ne donnaient que de molles pensées sans consistance qui n’étaient même plus des ombres transparentes ; la toile se montra crue sous la lumière et tout d’un coup s’enroula. Comme après le déchirement de la nue qui révélera le visage du Fils de l’Homme, il se trouva brusquement mis en face de son péché et de sa colère.
Car il ressentait surtout une grande colère contre lui-même, il ne concevait point qu’il ne pût demeurer libre de ses pensées, les diriger, les peser, les contraindre au tour qu’il se proposait ; l’intervention d’une loi morale qui le gouvernait par un intermédiaire ignoré lui était soudain devenue insupportable depuis que, conscient du péché mortel, il en portait le joug. Et le sursaut de la révolte le précipitait dans un camp inconnu où il se trouvait l’antagoniste de lui-même ; mais il avait beau vouloir demeurer dans une sorte de brume relativement confortable où il eût pu s’accommoder, se mettre en ménage avec le péché, inexorablement le poids du passé, la charge mystique, l’explosif religieux complaisamment accumulés dans les cavernes intimes le minaient de toutes parts ; le visage qu’il était obligé de se découvrir soudain participait de son éducation immédiate, la forte empreinte des quatre années où le Père Régard l’avait façonné exerçait son empire ; il fallait de toute nécessité passer par son laminoir.
Ainsi, tour à tour, son imagination subit le cortège des punitions éternelles qu’il encourait, la crainte de la mort sans confession, le spectacle des supplices renouvelés du Sauveur ; quelque chose s’émouvait au fond de son être. Et toujours, néanmoins, derrière il ne savait quels remparts bien assurés et fermes, demeuraient la satisfaction de l’acte accompli et le dessein arrêté de recommencer. Une exaltation à double face croissait en lui ; le déchirement du crime et l’envie de le commettre de nouveau ; le remords le ravinait de délice ; il se trouvait ignoble avec une sorte d’étonnement allègre ; sa sincérité le poussait à des larmes douloureuses qu’il goûtait pleinement. Il se découvrait une duplicité profonde, insoupçonnable ; à chacune des traverses où s’engageait sa pensée il reconnaissait deux figures opposées propices à la jouissance et au remords ; le goût du supplice achevait le plaisir sensuel ; il en désirait la pointe aiguë ; et, tout à ses anticipations, gardant la vue claire, il prévoyait déjà qu’un jour viendrait où il n’aurait plus la foi et rejetterait l’épice qu’elle apportait aux plaisirs qu’elle défend. Il sentait comme ces horribles penchants lui étaient intimes et naturels ; il revécut cette journée, si innocente en apparence, de la veille et comprit ce qu’elle enfermait de réflexion, d’astuce, de calcul inexprimés s’achevant par la réalisation d’un désir irrésistible ; désir venu de si loin ! désir conclu avec sa mémoire par le rappel subit de la scène à laquelle il avait pris part neuf ans auparavant avec le jeune amant de sa voisine d’alors. Le Diable serait rudement plus fort que Dieu s’ils existaient l’un et l’autre, se dit-il, avec, à ce reniement, un remords qui le remplissait d’aise et le crucifiait. Car, enfin, quelle extraordinaire astuce, quelle manière souterraine de conduire les hommes ! et jusqu’à cette apparence de figure naturelle donnée à l’instinct criminel, jusqu’à ce plaisir découvert au vice ! Il se rappelait toute sa nuit, ses maladresses, ses hésitations, sa méfiance, les trésors d’orgueil et de précaution dépensés à dissimuler son inexpérience ; et comment il avait montré le même amour-propre en cachant cette nuit sa virginité qu’en se fâchant la veille de cette appellation de « curé » dont il eût dû être flatté. Ainsi, par nature, l’homme fanfaronnait du vice et rougissait de la vertu. Les images d’autrefois se présentaient à sa complaisance qui s’y attardait avec toujours cette cuisante joie ; il se rappela tout à coup le supplice de Saint Laurent, celui du scorpion, et sa propre curiosité savourante. Il se dit : « je suis un drôle de type tout de même », avec une sorte de vanité et le plaisir de la découverte ; et, en même temps, sans un désir, ni à proprement parler une vision impure, sans une localisation déterminée bien que cela lui parût monter du ventre, il éprouvait une puissance nouvelle, forte et subtile ; une puissance, chose si curieuse ! qui lui paraissait physique et mentale, et qui le débarrassait des gens et des dieux ; sans doute était-ce cela qui faisait les hommes ? L’exercice de ce pouvoir sexuel et la conscience de ce pouvoir, la puissance d’engendrer et de perpétuer la race, seul but de la nature, dès qu’ils étaient ressentis, tout le reste s’évanouissait comme des petites choses inutiles ; c’est pourquoi les vrais hommes conscients vomissaient la philosophie et la religion ; voilà ce qui les rendait paisibles et si forts.
Il tremblait de blasphémer ; et pourtant le risque lui paraissait faible désormais ; déjà Dieu et les saints lui semblaient idées légères, même lointaines. Il s’apercevait qu’il ne recherchait plus aucune des preuves à lui données, fût-ce pour les discuter : la métaphysique et la théologie croulaient tout d’un coup dans la poussière sans que son intelligence voulût même se donner la peine de s’appliquer à elle ; il suffisait que son tempérament, sa vraie nature parlât ; cette nature tout à coup retrouvée, infiniment affinée certes, douée de nouvelles vertus de prudence par les années dernières, se représentait sensiblement celle qu’elle était avant le Père Régard ; il sortait d’un terrain d’expérience merveilleux mais qui lui était un désert ; et soudainement il réintégrait son véritable pays. Libre ! il était libre ! Il sourit avec une fatuité joyeuse. Certes, il prévoyait bien des retours offensifs de l’ennemi : l’inquiétude, le scrupule, l’astuce métaphysique, toutes les qualités de perfectionnement et d’humilité chrétienne qu’il s’était attaché à faire naître et à développer en lui ne pouvaient vraiment être ainsi arrachés d’un coup de vent comme des roseaux sans racines. Mais déjà il les sentait languir et se dessécher. De tous les péchés il savait que le plus grave était l’incrédulité et qu’après elle venait la luxure. Il connaissait la seconde maintenant, qui ne l’avait jusqu’à ce jour jamais sollicité de sa serre isolée ; et il suffisait qu’il eût commis son péché pour qu’il se sentît libéré de toutes les contraintes et que la première ne l’effrayât plus. Il sentait affluer sournoisement au seuil de sa conscience, encore masqués et timides, tous ses instincts jusqu’à ce jour refrénés, tous ses goûts de domination, de cruauté, de puissance, d’exaltations ambitieuses et vigilantes, une richesse incommensurable de forces terribles, qui constitueraient un fameux mâle. Il se leva et passa sa journée dans la joie.
Le soir, quand il jugea que Flavie devait être dans sa chambre, il y monta à son tour. La fille l’accueillit avec maussaderie ; il était heureux et prit la chose en riant ; il la taquina ; la lutina, mais l’autre le voyant si enfant en prit avantage pour hausser le ton, le rabrouer et lui déclarer tout net qu’elle entendait coucher seule et qu’il n’avait qu’à s’en aller ; et comme il riait encore en disant : « Elle est bien bonne ! » elle s’avança vers lui et le prit par le bras, le poussant assez rudement vers la porte ; mais une terrible gifle de revers donnée à toute volée, l’affala au bout de quatre pas, titubante et le visage meurtri, sur son misérable lit. Le jeune homme ne lui dit rien et elle-même, saisie par la brutalité soudaine de ce geste silencieux, réprima ses sanglots et ne pleura point. Elle jugea Bernard passionné et extraordinaire comme un héros de roman ; et dès lors s’étant forgé une image commode de son amant, image où les brusqueries et les violences s’inséraient tout naturellement, elle ne s’étonna plus de rien ; au contraire cette exaspération froide la flattait ; elle y voyait une preuve d’amour ; et elle renfermait en elle sa conviction comme un secret tant il l’intimidait. Une nuit, pourtant, qu’il avait à l’excès usé d’elle comme d’une chose et qu’il la traitait en animal familier avec une cruauté singulière, broyant ses mains, la serrant à faire craquer les os, la pinçant, la mordant jusqu’au sang, elle osa lui dire avec un faible sourire et encore gémissante :
— N’est-ce pas, Bernard, que tu m’aimes ?
Il en resta étourdi. Jamais il n’avait songé à l’amour. Ce mot, ni l’idée ne l’avaient encore visité depuis qu’il avait connu cette femme. Ainsi donc c’était cela qu’on pouvait appeler l’amour, cela que célébraient les poètes, toutes les faiblesses assez veules avant ou après le lit, toutes les abdications de l’esprit, les baisers insalubres, le sale contact de la chair (agréable, se disait-il, mais enfin répugnant, animal) cela, l’amour ? Il imagina tout à coup sa tante Eugénie dans la posture abandonnée de Flavie et il connut une sorte de honte. Cela, l’amour ? De beaux mots étaient donc forgés par les hommes et ne correspondaient exactement qu’à de pauvres choses ; la bête verticale ne songerait jamais qu’à s’abuser ? Mais non ; la vie était ce qu’elle était : une suite d’actes simples, tous susceptibles d’être définis rigoureusement et relevant d’une science ; la vie c’était la pratique de la vie ; le lyrisme : bavardage ; l’amour : un mot, un euphémisme. Sans doute de même l’amitié, l’honneur… Son esprit vagabondait sur des routes aisées qui sonnaient dur au talon et le renvoyaient élastique et léger ; routes complaisantes, familières à son rêve si exactement matérialiste. La fille dormait sur son épaule mais il n’y pensait pas plus qu’à une étrangère. Seules l’intéressaient les images d’un bonheur qu’il imaginait avec délice et qui ne le laissait pas s’endormir.
La lune monta dans la lucarne ; elle versa dans la chambre une vague laiteuse si matérielle, si liquide que Bernard crut y boire à longs traits. La mer le visita dans son demi-sommeil, la savane, les immensités précieuses des firmaments où nagent des astres. Il pensa à François et de suite à Angèle. Alors vraiment un choc nouveau l’éprouva et il comprit que la seule chose tout à fait importante de sa vie jusqu’à ce jour venait d’entrer dans la chambre. Dans sa tête tournoyante le passé et le présent prirent subitement un sens. Il rêva que le corps allongé contre le sien était ce corps mince et long d’Angèle, cette forme solide et flexible qui épousait la haute mer d’une coupe sûre tandis qu’il rôdait autour du lazaret, possédé de Dieu. Si cette tête se relevant lui montrait soudain le beau visage ? Oui, il l’aimait, il l’avait toujours aimée. Il se rappelait leurs disputes et qu’elle le préférait à tous et qu’il en avait toujours éprouvé une gêne, l’ennui qu’ont les garçons d’être préférés des filles sous l’œil moqueur de leurs camarades. La pétulance de la vierge brune lui devenait tout à coup si chère, il comprenait si bien le regard perdu de rêve qu’elle avait parfois et dont toujours il s’était moqué ; des ondes voyageuses lui apportaient avec lenteur, l’une après l’autre, une infinité de souvenirs qu’il jugeait à jamais perdus ; il revivait avec une acuité totale toute leur vie commune. Tel jour elle était vêtue d’une robe blanche et d’une vareuse blanche aussi avec un col bordé de bleu ; tel autre, elle portait une robe rose ; ces couleurs prenaient une valeur spéciale, unique, elles n’étaient plus un numéro de série mais appartenaient en propre à la personne exquise dont Bernard revivait les aventures avec volupté ; les objets les plus humbles auxquels s’associait cette image abandonnaient leur rang, quittaient leurs milliards de semblables, passaient du monde fourmillant de l’informe à l’ordre innumérable de la qualité ; aucune menace ; une immensité concrète lui était délivrée où se consommait l’égarement de lui-même ; il abandonnait ses recours faiblissants à la paix de cette innocence ; il lui versait la libation de ses vues ambitieuses ; pour elle il parachevait la distraction de lui-même au monde des hommes ; et si elle le voulait conquérir, il s’offrait à elle, ouvert et démantelé. Mille images exquises et furtives affluaient au dédale de ses limbes, parmi lesquelles, toujours et répété à l’envi par des glaces variables, le visage d’Angèle souriant, anxieux, ému, craintif ou désolé, et de mille émotions inexprimables encore animé. Il en goûtait la peau dorée, les joues pleines légèrement rosées, creusées de leurs fossettes, la bouche lourde, charnue, comme les baies à l’automne, les narines mobiles de petit faune, et surtout ces yeux dévastateurs, ces yeux si étrangement beaux, obliques sous les sourcils qui se relevaient aux tempes : fille de sarrazin, pensait-il, fille de sarrazin.