Il était tout langueur dans cette somnolence lucide ; le rythme de sa vie et de sa parole intérieure s’alentissait ; et qu’il se sentait heureux ! Il admira comme tout lui semblait vain auprès de ce bonheur ; les plus acharnées de ses ambitions flottaient inutiles et relâchées ; aucun désir charnel ne subsistait ; il balbutiait à mi-voix des mots affectueux, la langue un peu lente, dans son demi-sommeil, s’attardait à jouir d’elle-même sous la caresse douce de la lèvre frôlée ; il lui semblait vaguement que le plaisir de son amour était de la sorte aussi rare, subtil et pur, transposé dans le monde spirituel. Dans tous les ordres de son existence, l’amour apparaissait, transfigurant ; il aveuglait les obstacles, il parait la vie qu’il proposait de l’éclat favorable et sa vague limpide, avec une feinte mollesse, drainait tous les consentements. Qu’il avait besoin de la voir ! Quelle soif irrésistible, quel désir de subir la tyrannie de sa forme mortelle. Les lignes et les contours, le mouvement, la substance, l’apparence, tout cet être rassemblé par ses sens et qu’on nommait Angèle, si étranger qu’il lui fût, si fictif, si idéalisé, si fermé, si réellement autre et clos dans son propre univers, faisait sourdre une nappe obscure qui les joignait ; il la sentait venir à lui, cette Angèle, portée et déposée comme une naufragée, épave minuscule de l’universelle indifférence, petite chose toute sienne faite d’une matière particulière, expressément composée en vue d’une incorporation totale à lui-même.
Un singulier mélange se faisait dans sa conscience où l’émotion et la pensée prenaient figure goûtée des sens. La prédestination d’Angèle à son amour, il la sentait, il en goûtait la sapidité ; sa propre incarnation était réellement lumineuse et réjouissait ses yeux ; le bonheur sans forme visible était comme une fée enchantée jouant dans ses paumes comblées. De ses puissances tout entières, l’une après l’autre dérivées, nulle ne s’appliquait plus désormais à son objet ; elles s’en détournaient, brusquement orientées vers la nouvelle espérance, et leurs lanières, un instant flottantes comme la pieuvre, fouettaient soudain la proie merveilleuse et, la serrant avec amour, l’emportaient, vers ce trou de l’avenir réfugiées où, après mille détours, les anticipations précautionneuses de l’esprit ne se risquent qu’avec lenteur.
Flavie contre son corps eut, en dormant, un mouvement qui fit cristalliser d’un bloc, comme dans l’expérience chimique des solutions sursaturées, les minutes présentes. Les imaginations miraculeuses s’effacèrent dans la masse informe de la solution. Beau songe, se dit-il ; mais il était difficile à reformer. Le présent c’était la chambre froide, la lumière inerte de la lune, la femelle assoupie contre sa propre chair — et enfin le sommeil, qui lui ouvrit tout à coup sous les pieds une trappe de ténèbres.
Il s’éveilla très tard et se trouva seul dans le lit ; la servante avait réussi à se lever sans qu’il en eût conscience ; il en conçut quelque aigreur ; son instinct de domination et de contrôle n’avait point de cesse et le persécutait lui-même dès que la moindre broutille lui échappait. Sa mauvaise humeur s’accrut de la conscience qu’il avait de perdre son temps, de dévorer sans profit les quelques jours de vacances dont il pouvait jouir plus utilement ; allongé sur cette couche déshonorante il revivait avec amertume les heures de loisir déjà enfuies ; il en remâchait la tristesse et la vanité, la tête pesante sur l’oreiller. Il avait en effet erré sans but durant des heures sans fin, bâtissant des projets ambitieux, pour la plupart chimériques et rentrant les mains vides ; d’autres heures il les avait passées sur le banc d’un jardin public, désœuvré et maussade, assailli de remords, de scrupules et d’affreux désirs ; un après-midi que, voulant remonter le courant, il avait projeté de se rendre au Conservatoire des Arts et Métiers, il avait été abordé par une infâme garce et l’avait suivie ; il était ressorti d’un taudis, écœuré, avec des nausées, la mémoire salie désormais d’obscènes images. A ce moment encore il imaginait sur ce lit où il reposait l’immense édredon rouge de la putain, tache énorme, sanglante et comme symbolique ; et il ressentait le dégoût de lui-même. La fatigue physique accumulée par ces nuits fiévreuses le disposait aussi à l’aigreur ; une furieuse inclination à la querelle, à la rage, un besoin désespéré de consolation, un désir de travail net, fixe, absorbant et rémunérateur, mêlaient leurs exigences disparates dans son esprit. Il grinça des dents, mordit l’oreiller de toutes ses forces, les muscles raides, dans une extrême colère muette de quelques minutes qui duraient des siècles et d’où il sortit brisé. Enfin, ses pensées de la nuit lui revinrent ; et avec elles un sursaut de joie ; il se sentait soudain purifié, l’image bienheureuse d’Angèle l’inondait d’un pur délice ; était-il vrai qu’il pût aimer ! une jeunesse nouvelle, une virginité singulière lui semblait sourdre du cœur et le vivifier ; il s’interrogea sans faiblesse : l’examen intérieur ne lui porta que de la joie ; rien de suspect ne troublait son amour ; il lui semblait que de toute éternité cette adorable enfant lui était promise, le complément de sa race c’était elle ; il ne jugeait pas que sans elle la vie pût être vécue. Il se leva, baigné d’une fraîcheur, illuminé de toutes les visions que sa mémoire fidèle lui retournait, de toutes celles qu’il projetait dans un riant avenir. Il passa dans sa chambre pour faire sa toilette, heureux et sifflotant. Il eut quelque étonnement de rencontrer sur la porte Eugénie qui lui dit fort naturellement :
— Te voilà ? je venais voir si Monsieur se levait sans chandelle ?
— Oui, dit-il, c’est vrai, je me suis attardé au lit ; je suis un peu souffrant ; un embarras gastrique.
Il posa la main à plat sur son ventre ; furtivement il considérait sa chambre ; rien ne manquait à la mise en scène qu’il avait pris l’habitude de préparer : la veste et le gilet sur une chaise, le lit défait, un livre ouvert sur la table de nuit, une sorte de désordre, porte du placard entrebâillée, objets de toilette dispersés, qui marquaient la présence certaine. Mais sa tante s’inquiétait :
— Qu’as-tu donc ?
Il était arrêté devant une étagère et considérait un portrait récent ; il s’y trouvait frais, vif et fort, les yeux nets, la bouche ferme, les cheveux naturellement brillants et relevés. Et sa pensée alla tout de suite à Angèle ; allons, il ne pouvait pas lui déplaire tout de même ; d’ailleurs il se rappelait bien qu’elle ne le détestait pas… mais sa tante insistait :
— C’est vrai que tu n’as pas bonne mine, mon pauvre grand !