Il eut un regard interrogateur, tant le contraire était pour lui l’évidence, puis, presque fébrilement, s’approcha de la glace. Il considéra un instant la chevelure terne, la bouche amère, le cerne immense et bistre où s’éteignaient les yeux, le poil rogneux de la petite moustache ; l’éreintement, l’épuisement sexuel se lisaient sur cette triste image. De nouveau il sentit l’amertume de la vie ; il dit d’un ton touchant à Eugénie :

— Crois-tu que je puisse jamais être aimé ?

Elle se mit à rire tant la question et le ton lui parurent surprenants :

— Oui, répondit-elle ; aux lumières tu n’es pas trop affreux.

Et aussitôt, sa bonne nature regretta la plaisanterie. Elle cajola son neveu, l’embrassa, le consola tendrement. Tandis qu’elle lui disait de gentilles choses banales, son esprit travaillait ; et à un moment donné, elle lui prit le visage dans ses mains, l’examina un instant, hocha la tête ; sans affectation, elle découvrit entièrement le lit, se rendit compte que les draps étaient lisses et froids ; elle revit l’attitude exacte de Bernard au moment où il rentrait dans la chambre et y surprit la pointe d’embarras qui lui avait tout d’abord échappé ; l’erreur n’était pas possible : le jeune homme se perdait avec quelqu’une des domestiques qui dormaient à cet étage ; à son regard elle comprit à la fois qu’elle ne se trompait pas et qu’il s’était déjà senti deviné. Mais il ne rougit pas ; huit jours avant il eût rougi ; l’adolescent était mort, il ne restait qu’un homme et cet homme lui montrait un visage si fier, une décision si délibérée, que ce fut elle qui se sentit gênée. Assez perfidement, par un obscur et secret instinct de revanche, elle lui demanda, rompant le silence à son profit :

— Mais si tu songes à l’amour, c’est donc que tu ne veux plus être prêtre ?

Mais il était déjà retombé aux abîmes ; il se sentait sans force ; il n’avait pas son aise dans la tendresse ; cet amour d’Angèle qu’il sentait, à n’en pas douter, ancré pour la vie à ses os, il ne savait pas s’il le pourrait conquérir ni garder, la douceur, la caresse n’étaient pas son climat ; trop de choses qui lui échappaient avaient dans ces conjonctures particulières leur importance, trop de choses hors de sa puissance. Autant il se sentait prêt à tout dominer suivant le mot du Frère Maninc, dans le domaine des affaires, autant il se reconnaissait hésitant dans l’enclos sentimental ; que sa fatigue fût si apparente et l’enlaidît, il s’en trouvait davantage enlaidi et tassé, en raison même du souci qu’il en éprouvait ; la question de sa tante dont il saisissait l’astuce et la vivacité lui montrait comment, dans les choses du cœur, ces femmes que, dans la personne de sa maîtresse, il avait tant méprisées pouvaient le bafouer et se rendre redoutables, sans qu’il trouvât autre chose à leur répondre que des brutalités ; toutes évidemment n’étaient point faites de la serve chair qu’il opprimait. Une sorte de crainte, un dégoût religieux l’envahirent ; allons, il allait faire ses paquets, repartir définitivement pour le monde religieux. Mais de nouveau il eut un sursaut ; ce pays lui semblait maintenant poussiéreux, noir, tombal. Le visage d’Angèle, l’avenir doré brillaient tellement ! Il leva la tête ; sa tante adoucie le pressa de se coucher ; elle allait lui porter une bonne infusion très chaude. Il lui dit :

— Je ne suis plus souffrant. Je suis ennuyé, embarrassé. Que faire ? »… Il hésita, puis résolut de taire son secret.

— J’achève ma toilette, fit-il, et je vais aller prendre l’air, ça me fera du bien.

En quelques minutes il fut prêt, il descendit, prit le tramway de Montrouge, s’arrêta à la Porte d’Orléans. Il suivit les fortifications, passa sans penser à rien parmi les vagabonds qui hantent ces lieux et jouissaient du soleil de juin étendus sur la terre pelée. Quelques femmes en cheveux l’interpellèrent : « Beau gosse ! » Il haussa les épaules ; il frôla d’obscènes voyous qui puaient déjà les rogommes ; puis il se perdit dans la cité lépreuse de la zone parmi la pourriture des baraques, des chantiers et des dépotoirs. Tout s’accordait à son pessimisme du moment, à sa nausée. Il jugeait l’existence et le destin à l’impression que lui faisaient ces tristes lieux et ne trouvait pas dans l’argot des faubourgs qu’avait connu son enfance de mots assez forts pour les réprouver. La suie, l’immondice, la saloperie de l’humanité fermentaient avec âcreté ; les individus des deux sexes montraient de dégoûtantes gueules, des structures cariées. Il pensa que le physique dégradé faisait bien comprendre le moral ; les civilisés, bourgeois ou artisans, que je fréquente, se dit-il, sont aussi corrompus mais plus soignés, c’est là toute la différence. Ceux-là n’en font pas pis que je n’en ai fait dans ces quelques jours si crapuleusement employés ; et je ne suis pas pire qu’un autre. Triste chose que l’humanité. Il aspira à la solitude, il désira le renoncement.