Cependant il avait dépassé la zone, s’engageait à travers les champs. Le printemps y faisait son œuvre ; le vent et le soleil émouvaient les feuillages sensibles, déjà il s’amollissait. Un ruissellement d’herbage s’étendait à ses pieds ; les arbres d’une tendre couleur vert naissant étaient de piaillantes grappes d’oiseaux. Et en une seule minute la douceur le noya et l’espérance qui mène la jeunesse ; son cœur fondit. Si Angèle voulait !

Il retourna d’un pas vif vers la ville. Si Angèle voulait ! Elle voudrait être sa femme ; c’était le bonheur prévu ; une situation tranquille, modeste et sûre leur suffirait ; il aurait toujours cette présence auprès de lui, toujours ; il y pensait avec gourmandise. Ce fut alors que tout simplement se présenta l’image de François ; il n’avait plus songé à son camarade ; or celui-ci allait être fiancé à Angèle ; il l’était peut-être. Une incroyable agitation s’empara de Bernard. Comment n’avait-il pas eu encore cette idée, comment, lorsque François lui avait parlé de ses projets, son propre amour n’avait-il pas éclaté sur l’heure, comment avait-il donc été pareillement aveugle ? Il rentra tout enflammé à la maison, déjeuna à la hâte sans dire mot, sans répondre aux questions d’Eugénie ; ce fut tout juste s’il alla rendre visite à Rodolphe toujours alité et qui se sentait mourir ; il repartit sous l’œil goguenard de Noë, il courut tout d’un trait à la pension de famille Riquet et comme on tardait à répondre à son coup de sonnette, sauta par dessus la grille, traversa en quelques bonds le jardinet en renversant les arceaux d’un croquet et, suivi des clameurs des enfants et de la réprobation des vieilles dames installées dans leur chaise-longue, pénétra en trombe dans le salon.

Angèle y était, et seule ; elle écrivait, assise à un petit bureau ; au bruit, elle leva la tête, et lui, aussitôt, tomba assis sur un fauteuil, presque défaillant et comme vidé de sang ; il se sentait mourant et inimaginablement heureux : ne pas bouger, la sentir là et expirer, s’éteindre lentement sans même la voir ; sa présence l’entourait, le touchait, le favorisait d’une caresse ineffable. Je l’aime, je l’aime, je l’aime, ne cessait-il de se répéter intérieurement ; il lui semblait qu’il se le disait à chaque fois moins fort et que sa puissance s’évanouissait tandis qu’elle gagnait en suavité ; il finit par épuiser ce torrent intérieur et demeurer les yeux clos, comme en extase, étranger au monde avec la seule image et le seul contact imaginaire qui lui fussent demeurés sensibles et suffisaient à cette minute à l’infinitude de son ravissement.

Angèle abasourdie de cet étonnant spectacle, se leva enfin ; elle ne se donna pas le temps de réfléchir, s’approcha de Bernard, lui prit les mains ; le jeune homme ouvrit les yeux et montra une mine toute confuse qui la fit rire.

— Vous allez mieux ? demanda-t-elle.

— Je vais tout à fait bien, répondit-il, reprenant enfin son empire sur lui-même ; je ne sais pas ce que j’ai eu. Excusez-moi, je vous prie, et permettez-moi de vous demander de vos nouvelles.

— Vous avez attendu assez longtemps, fit-elle avec une ironie sans rancune, pour n’avoir pas à vous mettre ainsi hors d’haleine quand vous vous y décidez.

— Ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie, s’écria Bernard, je ne sais pas comment je vis. Mais parlez-moi vite de vous. Est-il vrai que vous soyez fiancée ?

Elle répondit très simplement :

— Oui. C’est une chose faite depuis hier.