Cette nouvelle, presque attendue pourtant, arriva parmi ses pensées comme un ordre de retraite parmi des troupes victorieuses ; il sentit un inexprimable désordre dans son cerveau ; il y perçut des mouvements contraires et confus ; rien n’y élevait une voix claire ; en même temps, comme si sa tête se fût alourdie, elle tomba entre ses mains ainsi qu’un fruit, le cou s’étant ployé brusquement, le dos arrondi ; ses yeux fermés ne voyaient qu’une nuit grise où cheminaient d’informes taches de couleur ; le cœur, l’estomac, les poumons se serraient et de ceux-ci monta, et comme se frayant à peine un passage dans la gorge, un long soupir. Il ne souffrait pas vraiment, étant plutôt anesthésié ; il ne pensait à rien, son corps lui-même lui semblait lointain ; tout était étranger, seul subsistait un îlot sensible où parlait une voix de rêve, presque automatique ; « … chose faite depuis hier… chose faite depuis hier… »
Il releva le front. Angèle était restée debout et le considérait, toute pleine d’embarras, les bras ballants ; il la voyait à contre-jour, l’ombre adoucissait encore les traits fondus de ce visage fertile en délices ; elle avait la figure de la Sainte Anne de Léonard portée sur un col flexible, pur comme un lys. Elle était vêtue d’une robe noire à corselet qui s’épanouissait à la taille ainsi qu’une cloche. L’étoffe brillante était garnie de franges de velours caressantes aux yeux ; elle joignit les mains toute pensive et Bernard observa que les manches très courtes s’achevaient en d’immenses nuages de gaze argentée qui devaient faire des ailes lorsqu’elle dansait. Il vit les bras nus sous la gaze, il devina de petits seins fermes d’amazone. Il connut la bienheureuse tendresse qu’il n’avait jamais connue. Rien d’autre n’existait plus qu’elle ; il comprenait avec une aisance merveilleuse tout le patient travail de la durée, l’enregistrement continu des gestes et des mots de cette enfant parfaite par le Bernard refoulé qui veillait en silence sous les menaces du Bernard mystique. Ce Bernard s’était fait une retraite privilégiée, un sanctuaire favorable de la nature d’Angèle ; il y vivait heureux et flatté, tout en elle faisait sa dilection ; la fourmilière invincible des minutes construisait depuis des années, dans les ténèbres intérieures, cet idéal passionné ; les outils du Temps ne prévaudraient pas contre celui qu’eux-mêmes avaient si patiemment édifié.
Il hocha la tête, plein pour lui-même d’une dérision amère : il avait cru au coup de foudre ? nul travail de plus longue haleine que cet amour. Il avait cru pouvoir s’offrir à Angèle ouvert et démantelé ? elle l’occupait en réalité depuis des années. Ce fut à ce moment qu’il ressentit les aiguilles lancinantes du chagrin.
Car il prenait enfin et à la fois conscience du temps perdu, du bonheur manqué, des erreurs du passé et de l’étrangeté apparente de son attitude présente ; il voulut rompre les chaînes du silence, il le fit avec son sûr instinct de domination :
— Que cette nouvelle est imprévue ! dit-il. Qui m’eût dit que vous épouseriez François quand nous devisions ensemble aux vacances dernières ?
Elle fut tout de suite en garde :
— Que voulez-vous dire ?
— Oh ! mon Dieu, rien. Mais figurez-vous qu’il m’avait semblé que vous m’aviez marqué une préférence.
Elle sourit avec coquetterie :
— S’il faut tout vous avouer, je vous préférais certes à tous vos camarades parce que, tout de même, vous étiez plus vivant. Mais entre nous, quelle importance cela pouvait-il avoir ? Vous-même me marquiez de l’indifférence… Si, si… de la courtoisie indifférente ; vous me rendiez honnêtement ma gentillesse ; nous étions quittes, voilà tout. D’ailleurs pourquoi me raconter tout cela ? Je n’ai jamais témoigné d’amour à qui que ce soit, à vous moins qu’à tout autre ; maintenant j’aime François, nous sommes fiancés ; les histoires de gamins n’ont plus aucun sens.