— Ne crois-tu pas, demanda perfidement Bernard, que l’amour de ta fiancée ne soit fortement accru par cette situation difficile ?…
— Veux-tu bien te taire ! s’écria François.
— Je parle dans ton intérêt, répondit-il sans s’émouvoir. Tu sais que c’est un fameux service que tu rends là aux Mauléon ?
— Évidemment, évidemment ; plus grand que tu ne crois encore ; car leur situation est bien difficile : ils ont eu une ferme brûlée entièrement avec le blé, le fourrage et le bétail (par malveillance, c’est sûr). Cela représente plus de cent cinquante mille francs ; et pas d’assurance là-dessus ! Et ils avaient vendu cette récolte, touché des avances, et acheté des machines agricoles dont ils n’ont payé qu’une partie et qu’il va falloir payer tout à fait. Sans nous, c’est la ruine. Alors, tu comprends bien que je serais tout de même étonné d’être repoussé par Angèle qui m’a toujours témoigné de l’affection et que la manière dont mon père et moi nous sommes mis à la disposition des siens n’a pu que fortifier dans ses sentiments.
— Ma foi, dit Bernard, moi je te donne mon impression ; j’ai idée qu’elle ne t’aime pas, qu’elle te voit en camarade. Je ne peux rien dire de plus.
Il laissa François fort inquiet et se dirigea vers la rue des Rosiers. Il se sentait encore plus content qu’à l’heure précédente. Il était aimé d’Angèle qui acceptait la ruine pour le suivre et ne lui en parlait même pas ; il était aimé des femmes qui pouvaient trahir leur amant pour lui ; de ses amis, de ces êtres qui le connaissaient le mieux, l’un qu’il trompait lui procurait une situation, l’autre lui donnait sa fiancée sans même s’en apercevoir. Allons, la vie ne serait pas trop difficile, on réussirait. Pas une seconde, il ne perçut d’infamie dans sa conduite. Pourtant, comme il passait devant l’église Saint-Gervais, la faible voix de ses sentiments religieux mal assassinés se fit entendre ; mais le cyclone qui avait balayé tant de choses en ces quelques jours avait, comme pour les religions disparues, sacrifié l’esprit et laissé la lettre ; il ne restait vraiment que superstition. Bernard, arrêté devant le porche, admirait en soi comment l’enchaînement de ses desseins s’accomplissait ; certainement une volonté supérieure et intelligente l’avait inspiré et exaucé ; il entra dans l’église pour remercier Dieu et se le rendre propice dans l’importante journée qui allait suivre ; le soir, par mortification, il ne voulut pas coucher avec Flavie et celle-ci, qui, la veille encore, bougonnait quand il lui imposait sa présence, fit une crise de larmes ; tandis qu’elle pleurait à la porte, il récita sa prière et s’endormit paisiblement.
Le lendemain matin, il écrivit à Angèle une lettre pleine d’effusions et de tendresse où il lui racontait de sa journée tout ce qu’il pouvait lui en dire ; il n’osa pas aller la voir bien qu’il en brûlât d’envie ; il n’osa pas aller voir Claudie craignant que cela lui portât malheur. Il attendit le soir et, toute la journée, fut secoué d’un tremblement nerveux. La proximité de cette décision sur quoi il fondait son avenir ne lui laissait pas loisir d’imaginer cet avenir lui-même ; aucun rêve ne le pouvait visiter ; il s’hypnotisait sur ce dîner chez le père Blinkine, il se demandait comment était Mr. Mulot, il craignait de se tromper, de mal se présenter, de donner dès l’abord une fâcheuse impression. Il ne vivait plus.
Comme il avait été entendu avec Abraham, il alla chercher celui-ci ; il fut un instant seul avec Claudie et avant qu’il pût faire un geste ou articuler un mot, elle lui dit d’un air pincé : « Il n’y aura plus rien entre nous, vous entendez, ne l’oubliez pas. » Il se dit : « Elle est folle. Tant mieux, je craignais un assaut », et il se réjouit sincèrement, puis, inexplicablement, cette avanie lui parut de mauvais augure et il s’en tourmenta jusqu’à l’arrivée chez le banquier.
En chemin, Abraham lui décrivit Mr. Mulot : « C’est un véritable type de Balzac, lui dit-il, un type étonnant de financier. Il est veuf d’une femme née de Kardoulière et il se fait appeler Marquis Mulot de Kardoulière, avec un sans-gêne étonnant. Il s’est montré fort parcimonieux avec sa femme qui, à son désespoir ne lui donna pas d’enfant. Aussi comptait-il punir la pauvre malheureuse qui n’en pouvait mais. Or voilà qu’un jour, il se décide pour des raisons financières à mettre tout son avoir au nom de celle-ci ; peu de temps après, lassé de ses charmes, il prend une des étoiles de la galanterie qui se fait appeler la Farnesina ; tu en as sûrement vu des portraits, non ? une créature splendide. Sa femme, en représailles, lui coupe tout crédit ; elle lui donnait deux louis tous les matins ; il a été obligé de refaire sa fortune pour vivre à sa guise. Entre temps, injurié par un homme ivre, ce marquis, qui est un colosse, lui donne un coup de poing si malheureux qu’il le tue, et cet ivrogne était un agent de la sûreté : tu vois l’affaire… On l’acquitte ; six mois après il défenestre un amant de sa maîtresse car c’est un monstre de jalousie… Dommage que nous arrivions, j’ai une collection d’histoires inépuisable, sur cet individu… »
Ils entrèrent chez le banquier. Madame Blinkine, petite personne obèse, vive et silencieuse, les accueillit ; un instant après, son mari rentra avec Mr. Mulot. Celui-ci était un homme énorme, entièrement rasé, arborant un masque de César adipeux. Il avait fait de très fortes études et traduisait Euripide et Properce à livre ouvert ; par jeu, il provoquait les universitaires les plus réputés à improviser des vers grecs sur un sujet donné ; il avait une étonnante faculté de combinaison dans les chiffres et le verbe. Une méthode mnémotechnique dont il gardait le secret lui permettait de retenir tout ce qu’il voulait. Il portait sur lui une liste de dix mille dates historiques qu’il remettait à ses interlocuteurs en leur demandant de l’interroger ; il ne se trompait jamais dans ses réponses.