— Ce qu’il nous faudrait, disait-il au banquier au moment où ils pénétraient dans la salle à manger où il mouvait avec une prodigieuse agilité la masse de son ventre, ce serait une société de banque dont tout le haut personnel fût constitué par des professeurs ou des officiers. Ce serait alors la grande ère des affaires…
— Cela peut venir, dit Blinkine en se caressant la barbe. Supposez que le suffrage universel élise quelques universitaires éloquents ; que l’un d’eux devienne ministre ou rapporteur de la commission des finances ; immanquablement on lui proposera un conseil d’administration ; s’il est allant, il aura vite fait de peupler son affaire de camarades…
— Il nous restera à les persuader. C’est facile : oia kephalé kai enképhalé ouk ékei… Vous m’attendrissez ; nous ne verrons pas cette époque.
— Mais ces jeunes gens la verront peut-être.
— Ah ! voilà donc la nouvelle recrue ! Eh ! mais, il a l’air intelligent ce garçon. Allons, mettons-nous à table, cher ami, j’ai une faim d’ogre.
Bernard, sur ses gardes, ne faisait pas un geste qu’il n’eût prévu, ne prononçait pas une parole qu’il n’eût pesée. Il s’appliqua à faire briller le gros homme et à paraître laisser filtrer malgré soi une admiration dont l’expression brutale eût mis celui-ci en éveil ; il se rendit compte avec espoir qu’il ne déplaisait pas. Mais, à la fin du repas :
— Il est habile, ce jeune homme, dit Mr. Mulot en pelant une poire, il est habile. Il a réussi fort subtilement à me faire parler, briller, à témoigner cette admiration presque inapparente qui est la seule flatterie intelligente. Il est habile…
Bernard percé à jour, décontenancé, trembla.
— On va le garder ; c’est un garçon précieux. Vous me disiez, mon cher Blinkine, que d’après son professeur il a une instruction et une volonté extraordinaires.
— Oui, le Frère Maninc que j’ai vu tout à l’heure et chez qui défile tout le monde de la finance en quête d’employés me disait qu’il connaissait à Paris peu d’administrateurs quinquagénaires qui eussent l’acquis, la sûreté et la promptitude de décision de ce jeune homme.