— Il ne rougit même pas, fit Mulot, c’est bien ça. Je serais d’avis de l’envoyer tout de suite, pour l’essayer, à nos asphaltières du Centre ; il pourrait partir dès demain ; il y restera le temps qu’il faudra. Demain, dans la matinée, venez au bureau de Mr. Blinkine. Nous vous donnerons les instructions nécessaires. C’est donc entendu. Reste la question des appointements. Pour débuter, trois cent cinquante francs par mois, nous verrons ensuite. Évidemment ce n’est pas le Pérou ; si vous étiez marié ça ne s’appellerait pas une fortune. Mais celle-ci viendra si vous tenez ce que vous promettez ; d’ailleurs, je pense d’ores et déjà à certain mariage qui, peut-être… il est permis d’anticiper… vous voyez qui je veux dire, Blinkine, la petite Orsat ? tout le groupe rappliquerait ; le vieux a la majorité du Syndicat des porteurs d’actions des Carrières du Centre, c’est intéressant. Et pour vous, jeune homme, inespéré ; riche mariage, situation fort belle, vous seriez en selle. Enfin c’est à voir.

Il n’attendit pas l’assentiment de Bernard, la question était réglée pour lui. Il s’entretint d’autre chose avec les convives. Le jeune Rabevel, après le repas, calé dans un fauteuil confortable, admirait furtivement le mobilier massif, l’argenterie, tout le luxe cossu et commode, les tapis moelleux, les draperies, les tableaux aux murs.

— J’ai fait une folie, disait Blinkine, ces Impressionnistes, j’ai payé ça jusqu’à mille francs. On dit que c’est pourtant un bon placement.

— Sûrement, répondit le « marquis », car c’est dégueulasse (il ne craignait pas l’argot) et tout ce qui est dégueulasse prospère. D’ailleurs tout ce qui concerne l’imbécillité ou le vice des hommes fait de l’argent : le jeu, l’alimentation, et… le reste (il s’inclina devant Madame Blinkine pour lui faire hommage de sa réticence, du regret qu’il ressentait à n’oser point, par respect pour elle, prononcer un mot malsonnant).

Cependant Bernard s’assurait qu’il vivrait un jour dans un luxe pareil. Ah ! prudence, pourtant, prudence… Il pensait tout à coup à ce projet de mariage dont avait parlé Mulot. Son cœur fut terriblement pincé : sans hésitation il renonçait à Angèle, sans hésitation, non sans chagrin, mais cet amour, cette partie vive, certaine de son être et qui ne mourrait qu’avec lui, par quelle aberration avait-il pu croire qu’elle était plus importante que son ambition. « Il vaut mieux pour elle que je ne l’épouse pas, se dit-il, nous serions trop malheureux tous les deux, je ne pourrais pas vivre dans la médiocrité. Je la retrouverai bien. »

Le soir, il reprit Flavie, il n’avait plus de dieu à ménager. Le lendemain matin, à la gare, il trouva Abraham qui l’attendait avec François. Celui-ci était désespéré.

— Elle ne m’aime pas, tu avais raison : de la simple affection. Elle m’a avoué tout cela sans une larme. Je lui ai fait observer qu’elle se ruinait ; ça lui est égal, tout lui est égal. A mon avis, elle doit aimer quelqu’un d’autre.

Il s’embarqua désespéré. Bernard se répétait : « elle m’aime vraiment pour se ruiner ainsi » ; il la plaignit un instant. Le regret le rongeait de l’abandonner ; mais enfin l’avenir avait ses exigences. Il annonça aux siens sa nouvelle situation, fit sa malle, embrassa tout le monde sans grande émotion et, le soir même, sans avoir écrit à la malheureuse un seul mot d’adieu, prit le train pour Clermont-Ferrand.

CHAPITRE QUATRIÈME

Dans le train qui l’emportait il ne put pourtant s’empêcher de penser à Angèle avec un serrement de cœur. Il avait donc suffi d’une parole de ce Mulot pour qu’il fût tout de suite lié ? L’espoir d’un mariage solide qui l’établirait et ferait sa fortune apparaissait à peine et lui qui se vantait d’être libre se trouvait aussitôt dérisoirement contraint par les événements extérieurs ? Son dernier acte était-il autre chose qu’une renonciation ? Il se voulait riche et il devait pour le devenir fouler ce qu’il sentait de plus intime, de plus réel en lui. Il balança longuement, il s’étudia, s’analysa jusqu’au fond et finit par découvrir qu’il recélait une petite flamme d’espoir à peine visible mais bien vivante. Il comprit qu’il comptait inconsciemment posséder Angèle et se l’attacher définitivement, même en dehors des liens du mariage, puisque définitivement tout était achevé entre elle et François. Comment ferait-il ? Cela restait à voir mais une confiance absolue en soi lui représentait son dessein comme accompli.