Il arriva le matin à Clermont-Ferrand tout rasséréné. « François doit prendre la mer en ce moment », se dit-il tout joyeux. Puis il ne songea plus qu’à ses affaires.
Elles étaient fort embrouillées. Il le comprit dès son premier rendez-vous avec l’agent local de la Société Blinkine et Mulot. L’homme lui déplut tout de suite ; il était avocat, offrait au regard une figure ridée de pomme reinette barrée d’une énorme moustache et animée de deux yeux gris fort vifs. Il était vêtu avec une sorte de recherche auvergnate, d’une requimpette sans âge, d’un gilet à deux boutons, d’un pantalon à pont ; une lavallière lui donnait l’air intellectuel et artiste qu’il jugeait conformes à ses ambitions. Il tenait entre le pouce et l’index une cigarette perpétuellement éteinte qu’il passait son temps à refaire et à rallumer.
— « Je suis Maître Fougnasse, dit-il à Rabevel, vous m’annoncez sans doute l’arrivée de l’envoyé spécial de ces messieurs.
— C’est moi, dit Bernard.
— Oh ! Oh ! mes compliments, fit l’avocat avec une condescendance imperceptiblement railleuse. Vos patrons n’ont point de préjugés contre l’inexpérience et la jeunesse. Je…
La voix de Bernard sèche et froide, le coupa brutalement.
— Je vois, Monsieur, dit-il, qu’il est nécessaire au préalable de nous mettre d’accord. Je suis l’envoyé de MM. Blinkine et Mulot, venu pour enquêter sur les difficultés de la situation et prendre toutes mesures utiles. Veuillez considérer que vous n’avez aucune observation à faire sur les décisions de vos patrons et que vous êtes à mes ordres. Au cas où vous ne seriez pas de cet avis, restons-en là. Je reprends le train pour Paris et nous laisserons à ces messieurs le soin de nous départager : d’ores et déjà, je vous indique que si les choses en arrivent là j’estimerai que l’un de nous sera de trop.
Fougnasse était intelligent ; il comprit tout de suite et, bien que terriblement vexé, s’excusa, plaisanta, et se le tint pour dit. Après cette mise au point nécessaire, il expliqua à Rabevel la situation.
— Voilà, dit-il. La Société possède une exploitation de bitume au lieu dit Cantaoussel, située entre Besse-en-Chandesse et le lac Pavin. Le terrain ne nous appartient pas mais nous payons aux propriétaires une redevance de X centimes par tonne extraite. La question se complique du fait que : 1o) nous avons affaire à un grand nombre de propriétaires et par conséquent nous sommes en présence d’un grand nombre de conventions différentes ; 2o) ces conventions établissent des redevances et des durées de validité fort variables ; 3o) nos propriétaires ayant eu vent de l’importance de nos bénéfices et, d’autre part, ayant eu la tête montée par un Syndicat nouvellement formé sous le nom de Syndicat des Propriétaires de Carrières du Centre, nous font toutes sortes de difficultés.
— Lesquelles précisément ?