— Mais… je suis monsieur Bartuel, d’Issoire.

— Eh bien ! je regrette très vivement, mais vous n’avez rien à faire ici ; vous ne figurez pas sur la liste de nos propriétaires.

— Ah ? dit l’autre d’un air de triomphe, eh bien ! Monsieur, et ceci ?

Il tendit un papier sur lequel Bernard jeta les yeux.

— Ceci, répondit-il, est la copie d’un acte de vente ; vous avez acquis une parcelle de cent mètres carrés de Monsieur Boutaric… vente fictive naturellement, hé ?… enfin cela n’a pas d’importance ; vente effectuée hier, bigre !… Il ne vous reste plus qu’à filer, monsieur Bartuel.

— Comment, à filer ? ne suis-je pas propriétaire d’une parcelle des terrains que vous occupez ?

— Quel âge avez-vous donc, monsieur ? Lisez la convention qui nous lie à Mr. Boutaric et vous verrez que toute vente éventuelle doit sauvegarder nos droits. Votre contrat est irrecevable. Je vous prie de sortir.

L’intrus s’exécuta assez confus. Bernard s’adressa alors à Mr. Boutaric :

— Comment avez-vous pu, lui dit-il gentiment, vous laisser embobiner par ce chercheur d’histoires ? Allons, nous voici entre nous, expliquons-nous donc à cœur ouvert. Qu’est-ce que vous voulez ? vous ne le savez pas ? moi je vais vous le dire :

« Il existe un Syndicat dont le président est Mr. Orsat et dont les principaux membres sont Mr. Bourdoufle, le notaire, et M. Tanèque, l’adjoint au Maire de Clermont. Ce Syndicat réunit les propriétaires d’asphaltières et de carrières de la région. Or nous, nous possédons la meilleure asphaltière et la mieux placée ; nous pouvons donc faire des prix qui rendent la concurrence impossible. Il faut nous empêcher de travailler. On vous a donc proposé d’entrer dans le Syndicat, en faisant miroiter à vos yeux toutes sortes de bénéfices. Il s’agit maintenant pour vous d’agir. Comment se présente la situation ? Nous ne sommes pas propriétaires du terrain : vous étiez trop intelligents pour nous céder cela à un prix modique ; et, pour l’acheter à sa valeur, nulle société ne serait assez riche. Il a donc fallu le louer et nous vous l’avons loué à un prix ferme de tant augmenté d’une redevance par tonne extraite ; le tout suivant conventions valables trente ans et renouvelables suivant accord des deux parties. Ces conventions établies au moment de la constitution de la société s’échelonnent pendant six années, délai qui sépare les signatures de la première et de la dernière. La première convention n’est plus valable depuis trois ans, la dernière est encore valable pendant trois ans. Tout ceci est exact, n’est-ce pas ?