— Oui, oui, répondirent les auditeurs.
— Je continue. Dès que le Syndicat a vu arriver, il y a quatre ans, la période d’expiration, il s’est mis en campagne et la conclusion fut la suivante : aucun des propriétaires n’a voulu renouveler la convention. Notre société a passé outre ; d’où procès, constats d’huissiers, empêchements de travail, etc., etc… vous en savez autant et plus que moi là-dessus. L’affaire s’est compliquée du fait que le directeur local de notre société était secrètement à la solde du Syndicat, ce dont j’ai eu la preuve formelle dès mon arrivée.
Et, notant les marques de surprise et les sourires, Bernard ajouta gentiment :
— Vous voyez que je sais tout ; nous n’avons rien à nous cacher ; j’ai flanqué le nommé Fougnasse à la porte et nous sommes entre nous. Rien de changé, vous pouvez parler à cœur ouvert et nous sommes faits pour nous entendre. La seule différence dans la situation c’est que, au lieu de suivre le Syndicat avec Fougnasse vous suivrez ma Société avec moi ; et cela parce que c’est votre intérêt. Je vais vous montrer cela tout à l’heure. En attendant, comme vous me faites sécher la gorge avec tant de paroles et que beaucoup d’entre vous ont besoin de se refaire un peu, nous allons laisser là les affaires et trinquer ensemble.
Les propriétaires, tous paysans ou hobereaux, approuvèrent bruyamment. Bernard fit servir une collation et recommanda aux serveuses de ne laisser aucun verre à demi plein. Quand la chaleur communicative des banquets se fut établie il alla de l’un à l’autre, jaugeant immédiatement le caractère et la valeur de chacun ; il s’attacha particulièrement à la conquête d’un vétérinaire et d’un curé dont il devinait l’influence et qui lui parurent encore fort indécis au moment où il les entreprit. Sa bonne grâce, son sourire, l’admiration qu’inspiraient à ces rustres la précocité de son jugement et de sa fermeté, lui assurèrent enfin la bonne volonté de tous. Quand il pensa les avoir à peu près dans sa main, il reprit :
— Comment se présente maintenant la situation ? De deux choses l’une : ou nous renouvelons ensemble les conventions ou nous ne les renouvelons pas. Où est votre intérêt ? Nous allons voir. Je dois vous dire d’abord que j’ai des marchés pour plusieurs millions avec le Ministère de la Guerre, marchés renouvelables ; je m’offre à vous donner la preuve de la vérité de ce fait ; ces marchés sont signés d’avant-hier. Voilà donc du travail assuré, c’est-à-dire de l’exploitation et un revenu certain pour vous pendant plusieurs années. J’ajoute que les mesures prises par moi ont abaissé encore mon prix de revient en sorte que, à l’heure actuelle, plus que jamais, aucune concurrence n’est possible ; et une nouvelle installation qui ne va pas tarder couronnera l’œuvre avant peu ; je n’en peux rien dire pour le moment.
« Donc, si nous renouvelons les conventions, vous êtes assurés que, tant qu’on aura besoin d’asphalte, c’est vous qui serez les premiers appelés à fournir ; d’ores et déjà vous avez la certitude de votre revenu pour plusieurs années.
« Et si vous ne renouvelez pas ? c’est très simple. Ma conduite ne changera pas d’une ligne. Vous enverrez l’huissier ? Il ne verra rien ; la concession est palissadée et votre huissier n’entrera pas : frais inutiles. Vous ferez constater que votre terre est dans l’enclos occupé par nous ? Il vous faudra convoquer outre l’huissier, le préposé au cadastre, le garde champêtre et un expert géomètre : nouveaux frais inutiles. Vous essayerez d’entrer ? Non : car sans compter les chiens qui pourraient vous vacciner aux fesses, il y a les gardes assermentés, les gendarmes et alors cela devient de la correctionnelle ; vous êtes trop sages pour y penser. Bien ; avec vos exploits vous allez devant le tribunal : nous sommes disposés à poursuivre jusqu’au Conseil d’État : durée vingt ans, frais énormes. Vous nous appelez en référé ? nous répondons que vous ne pouvez motiver aucune urgence et enfin nous invoquons la nécessité de remplir les obligations d’un marché intéressant la Défense Nationale. Bien entendu, pendant toute la durée de la procédure, nous prendrons votre asphalte et vous mangerez la redevance chez les gens de loi. D’autre part, vous pensez bien que c’est nous qui aurons raison en vertu du fait que nous travaillons pour la Défense Nationale.
« Voilà ce que j’ai à vous dire. Choisissez. La paix profitable ou la guerre. La guerre et vous mangez tout. La paix et vous gagnez tout ; et nous sommes amis, et vous venez me voir ici en copains, regarder votre exploitation, faire le tour du propriétaire. Allons, voyons, il n’y a pas à hésiter. Les nouvelles conventions sont toutes prêtes. Madame Loumegous, versez le champagne, on va signer. »
Parmi le brouhaha des hésitants, Mr. Georges apporta les papiers timbrés tout prêts. Bernard circulait de groupe en groupe.