De nouveau, fulgurantes, l’image d’Angèle et la tare de sa naissance lui causèrent un indicible malaise qu’il surmonta. Il s’appliqua à faire parler la jeune fille, découvrit les sujets qui lui tenaient le plus à cœur et réussit ainsi à lui plaire en la faisant briller ; elle était à la fois heureuse de se sentir éloquente et comprise ; et confuse de parler sans embarras devant ce jeune étranger à qui elle plaisait si manifestement ; elle ne songeait pas à se retirer. Monsieur Orsat pris lui-même par l’intérêt de la conversation, n’y songeait pas pour elle ; quant à la mère, tout en tricotant silencieusement elle examinait le jeune Bernard en qui elle sentait l’homme capable de lui enlever son enfant et elle ne parvenait pas à lui en vouloir.
Les jours passèrent. Les événements suivaient le cours que leur imposaient quelques hommes. La société fut constituée, le Conseil Général suivit le citoyen Soudouli ; bientôt, réorganisée sur de nouvelles bases, munie d’hommes choisis et durement surveillés par Bernard, l’exploitation des asphaltières fut générale et s’annonça rémunératrice. Installé à Clermont d’où il rayonnait dans toutes les directions avec une des premières automobiles qui eussent paru sur le marché, Rabevel ne passait point de journée sans se rendre à la villa Galanda. Il ne se déclarait point, liant silencieusement la jeune fille de mille réseaux chaque jour plus resserrés ; elle ne lui inspirait pas la grande passion grondante qu’Angèle avait déchaînée en lui mais une affection simple et reposante ; et, vraiment, il la désirait pour femme. Mais qu’était-il ? Le fils d’une catin ; et il n’osait trop s’aventurer encore de peur de rendre inéluctable l’explication qu’il prévoyait. De leur côté, les Orsat retardaient leur retour à Paris ; ils pressentaient une sorte de mystère mais n’osaient en réclamer la clé, tous trois timides et éblouis.
Pourtant, malgré ses méditations, nulle idée victorieuse ne venait à Bernard. Parfois, désespéré, il se demandait s’il ne vaudrait pas mieux abandonner définitivement Reine Orsat et aller faire amende honorable auprès de la passionnée Angèle. Ces hésitations lui étaient douloureuses.
— Quoi ! songeait-il avec colère. De l’amour ? de l’amour ? J’en suis là, à me tourmenter comme « un enfant du siècle ». Qu’est-ce que j’ai donc ?
Mais sa lucidité ne souffrait en rien de la crise sentimentale ; dès qu’il entrait dans son bureau tout était oublié. Ce fut à cette époque, c’est à dire en Décembre 1886, que mourut Rodolphe. Bernard rentra à Paris ; la maison lui parut morne, les deux vieux ne quittaient plus le coin du feu ; il suivit, les pieds dans la froide neige fondante, auprès de Noë, le triste cortège jusqu’au lointain cimetière. Au retour, il siffla un fiacre et y monta avec Noë et Eugénie. Il les regarda longuement : quelles belles figures honnêtes et pures ! il les envia presque, puis il pensa à l’avenir, aux parents qui ne survivraient guère à Rodolphe et, pris d’une idée subite, il mit la main de la jeune femme dans celle de Noë : « Il faut vous marier dès que cela sera possible, dit-il, il est inutile de gâcher l’existence de deux êtres pareils ». Noë le remercia d’un regard humide ; Eugénie laissa rouler sans force sur les épaules de Noë un visage baigné de pleurs. Bernard se sentait infiniment triste, ému et heureux.
Le soir, il alla voir Abraham, il le trouva au milieu d’un fatras de livres et de paperasses : « J’ai conçu le projet de faire une Encyclopédie comme on n’en a jamais faite avant moi, dit-il. Que disent-elles pour la plupart, les Encyclopédies ? Rien, auprès de ce qu’elles devraient dire ; je veux faire quelque chose d’immense et de définitif, tu comprends ?
— Et où en es-tu ?
— A la lettre A, naturellement.
— Naturellement me plaît. Alors tu te plonges dans les traités de géographie pour savoir ce qu’est l’Aar, dans la Bible pour reproduire in extenso l’histoire d’Abimelech dont l’Éternel « bouchait les femmes par le bas » et ainsi de suite ?… Tu es fou.
— Tu ne te doutes pas de la joie que procure la connaissance pure et désintéressée ; chez nous autres Juifs, une génération reporte aux œuvres de l’esprit ce que la précédente a raflé à l’épargne. Tous, nous sommes des cerveaux nés pour la jouissance de l’esprit mais différemment orientés. Si je vis assez longtemps tu verras quelle œuvre j’accomplirai !