— Songe au bonheur de vivre ici ! Nous aurions une maisonnette au bord de l’eau. Nous serions seuls au monde. Nous n’aurions de loi que la nôtre. Tu ne t’ennuirais pas : le rêve, la méditation, la lecture, la promenade…

Mais, avec un sourire malicieux :

— Et Angèle aussi sans doute dont il faudrait s’occuper ? répondait Bernard.

— Bien sûr, disait-elle. Notre sort n’est-il pas là ? Ne le laissons-nous partir à chaque tour de roue ? Bernard, mon Bernard, songes-y à ce bonheur ! Le matin, nous irions sur notre terrasse, au bord de cette eau bleue qui coule comme notre vie vers l’inconnu. Elle serait parfumée des fleurs que tu aimes, le jasmin, la verveine, le chèvrefeuille…

— Et que me dirais-tu sur cette terrasse ?

— Mais les choses que tu aimes et qui sont pour toi les parfums préférés…

Il la regardait, admiratif et bienheureux ; il lui semblait que ces propos n’étaient point chimériques.

— Tu verrais comme nous serions heureux, continuait-elle. Nous grimperions dans les combes de cette colline qui est là sur l’autre rive. Nous irions dénicher les corneilles, nous boirions aux sources, nous cueillerions les mûres sur les ronciers…

En face d’eux, soudain, apparaissait un vieux village délabré, juché sur un rocher, groupé autour de son église et des ruines d’un château. C’était Saint-Circq-la-Popie. Des vignes en descendaient vers la rivière. Des coudriers, des cerisiers déjà fleuris, des amandiers. L’eau les reflète et les grandit. Ils sont irréels comme un mirage ; le réel en ce lieu a l’air d’un mythe.

Tous deux eurent ensemble le sentiment qu’ils y goûteraient le bonheur.