Le Docteur Porge revint le soir ; le mal avait empiré ; il ordonna des ventouses scarifiées et toute une médication minutieuse et compliquée : « Vous n’aurez pas une minute à dormir, Madame Boynet », dit-il en conclusion. Bernard inutile, encombrant, conscient de ce rôle de paquet toujours sur le passage, demandait vainement qu’on lui trouvât une occupation :
— Les hommes ne savent rien faire, répondit vertement la veuve, vous pouvez aller vous coucher.
Il sentit dans ce ton bourru une sorte de familiarité sympathique ; on le plaignait, on était sur le chemin de la confiance. Mais il ne s’attarda pas à cette pensée, l’inquiétude l’agitait. Il s’assit du côté du lit où la veuve ne se tenait pas et, prenant la main d’Angèle, contempla le beau visage inerte de sa maîtresse ensevelie dans une prostration profonde et déjà comme aux portes du tombeau. Il cachait mal son effroi ; il voulut parler ; mais madame Boynet mit le doigt sur ses lèvres. Tous deux veillèrent toute la nuit qu’ils passèrent en allées et venues silencieuses à la lueur des bougies ; il fallait poser des ventouses, donner des potions à intervalles réguliers, changer de linge le pauvre corps couvert de sueur. Bernard entretenait un grand feu de bois dur dans la cheminée ; les bûches d’orme et de garric éclataient sous la chaleur, dardaient de leur cœur des jets fusants de flammes bleues toutes ronflantes, pétillaient d’étincelles. A un moment, et comme justement tous deux étaient en train de changer une fois de plus le linge de la malade, la bougie mal mouchée s’éteignit ; la pièce ne fut plus éclairée que par la lueur du foyer. Un instant la clarté ondula, fit bouger les ombres sur le corps nu d’Angèle. Le mouvement de la masse des ténèbres chassées autour de ce corps par le glissant reflet des flammes exalta deux tendres rocs de chair laiteuse, le ventre étroit et lisse, les deux hautes, longues et fines cuisses d’une déesse de la Renaissance. Madame Boynet ne put s’empêcher de dire : « Qu’elle est belle ! » et Bernard de baiser avec une piété tendre et passionnée la bouche pâle qui répondit par une plainte.
A l’aurore, le médecin venu de nouveau, examina longuement la souffrante ; il restait inquiet ; il ne sut pas cacher son anxiété ; le doux visage d’Angèle l’émouvait et il ne put s’empêcher de tourner vers Bernard un œil apitoyé qui craignait le pire ; il sortit en parlant à mi-voix avec la veuve. Le jeune homme qui avait senti planer sur lui avec le regard du docteur Porge la menace de l’irréparable sentit du même coup les obscures puissances religieuses refouler en lui tout ce qui n’était pas pur ; il se jeta à genoux, la tête dans les couvertures, les mains jointes et crispées, et d’une voix brisée se mit à prier. Madame Boynet rentrée silencieusement percevait ses sanglots et ses supplications à la bonté divine ; cet amour de deux beaux jeunes gens, cette piété jaillie en fontaine la remuèrent ; elle remercia Dieu d’avoir fait d’elle son instrument pour aider dans la peine deux créatures dignes de lui. Avec l’infatigable ardeur de certaines vieilles gens, repoussant l’aide de la servante et de Bernard lorsque cette aide ne lui était pas indispensable, elle continua de se dévouer au chevet de la malade. Monsieur Porge revenu à midi n’avait encore osé se prononcer ; le lit renfermait un animal sans parole ni pensée qui poussait parfois un vague gémissement et dont tout ce qui distingue la créature humaine semblait appartenir déjà au monde des ombres. Vers la fin de l’après-midi cependant, au contraire de ce qu’on attendait, la température baissa légèrement, Angèle ouvrit les yeux et prononça quelques faibles paroles ; Bernard recru de fatigue, épuisé de souci, dormait debout et Madame Boynet l’envoya dans sa chambre. Il ne s’éveilla et ne redescendit que vers neuf heures du soir ; en touchant le bouton de la porte il s’arrêta au son de la voix du médecin ; avant de comprendre il se sentait devenir livide ; mais une voix presque basse et dont cependant il reconnaissait le timbre unique fit entrer en lui les chants du printemps. Il ouvrit impétueusement la porte et se jeta au pied du lit, baisant éperdument la main pâle qui se dégagea tout doucement pour caresser son front d’un geste familier ; jamais Angèle n’avait tant ressemblé à la Sainte Anne de Léonard ; un sourire de fantôme sur ce visage amaigri exprimait tout le bonheur de revivre pour jouir d’un tel amour.
— On aurait facilement la larme à l’œil ? » demanda Mr. Porge à Madame Boynet qui lui reprocha aussitôt de ne savoir rien respecter. Il se tourna vers Bernard qui le remerciait : « Voilà celle qu’il faut remercier, dit-il ; elle peut se vanter d’avoir sauvé votre femme. » Bernard l’embrassa et elle en parut toute contente.
Mais elle ne voulut pas encore aller se coucher ce soir-là : « Je sommeillerai un peu dans ce fauteuil, dit-elle au jeune homme, pendant que vous veillerez. S’il arrivait quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’éveiller. » Angèle reposait maintenant calmement. Bernard la contempla un moment avec une tendresse qui lui faisait presque mal tant il sentait qu’elle était dans sa chair vive autant que dans son cœur. Puis il regarda Mme Boynet ; elle s’était assoupie ; on n’entendait même pas son souffle ; elle se tenait raide comme si nulle défaillance ne pouvait lui advenir, même pendant son sommeil. La figure était hautaine, froide, fermée, avec ce quelque chose de jupitérien qui distingue les êtres faits pour présider ; deux rides horizontales au front, une ride à la naissance du nez qui marquait la tendance à la réflexion et au courroux ; la plage des yeux était celle de la pureté, le nez pourtant était sensuel et la bouche généreuse. « C’est ça, la marguillière, se dit Bernard. Comme les gens jugent bêtement ! » Dès qu’elle s’éveilla, ils se mirent à causer en amis. Le jeune homme sentit bientôt l’envelopper une curiosité sympathique ; il éluda un peu les questions jusqu’à ce qu’il eût vu Angèle s’éveiller ; on était au milieu de la nuit, mais personne ne pouvait plus dormir dans cette petite chambre. Quand on eut dorloté la jeune femme, Bernard lui recommanda d’être sage et de se taire : « Mais je peux écouter ? demanda-t-elle.
— Certainement. » Il songeait que cela était même nécessaire afin de prévenir toute contradiction. « C’est que la marguillière ne s’en laisserait pas conter », se dit-il. Alors peu à peu, il en vint aux confidences, raconta son éducation chez les Frères, la mystique du Jésuite et comment il se serait fait prêtre si cette admirable petite créature de Dieu qui reposait dans ce lit ne lui avait révélé qu’il avait la vocation du mariage. Tout cela fut parfaitement filé avec l’intelligence et le tact divinateurs qui émouvaient la veuve aux points sensibles.
— Bah ! dit-elle, vous pouvez faire autant de bien dans le monde, rendre une femme bien heureuse et fonder une famille qui craigne et vénère Notre-Seigneur.
— Oui, répondit Bernard d’un ton simple, le Père Régard m’avait dit la même chose quand je lui demandai conseil. Mais c’est pour vivre que je m’inquiétais. Je n’ai pas de fortune ; je possède seulement quelques actions, assez pour en subsister c’est vrai, d’une compagnie de navigation et ma femme a aussi quelques titres de la même société. Nos parents connaissaient les gens qui ont lancé cette affaire, c’est ce qui explique la coïncidence. Malheureusement, si, pour le moment, nous pouvons vivre avec cela, rien ne nous garantit l’avenir. Cette affaire est menée par un Juif qui a de fortes raisons de la couler au profit d’une affaire concurrente et de jouer à la baisse. Je ne serais donc pas étonné d’une faillite d’ici peu. Voilà pourquoi j’hésitais à me marier ; la vie du cloître a ses douceurs, la douce existence contemplative loin des soucis du monde. Il a fallu que ce monstre délicieux montrât son visage pour faire envoler la crainte de tous ces soucis. Enfin, dès mon retour à Paris, j’en serai quitte pour chercher une situation de comptable quelque part afin de prévoir les mauvais jours.
— Mais, dit Madame Boynet, vendez vos titres si vous craignez la baisse.