— Qu’importe ? Tu ne me comprends pas. Tu ignores les ressources, la richesse de notre organisme humain. Pourquoi cataloguer, hiérarchiser nos sentiments suivant les catégories du bien et du mal ? C’est un signe de faiblesse ; je veux dire une superstition digne des primitifs. Sous le désordre apparent qui effare notre esprit, sous le désagrément superficiel qui fait peur à notre instinct de conservation il y a plus de richesse, d’harmonie, de volupté, de jouissance profonde dans certaines douleurs que dans certaines joies. Et puis…
« La joie, la douleur ? gardons les mots si tu y tiens. Mais à nous placer dans la réalité exacte ne vois-tu point que la signification qu’on leur donne est fausse ? Tout le langage humain est, en vérité, établi sur ce misérable instinct de conservation. C’est lui le régulateur, l’étalon. Mais il est arbitraire, voyons ! Nous pouvons changer la graduation thermométrique avec Réaumur ou Fahrenheit… Le chaud ou le froid dépendent du zéro que nous déplaçons, au point de vue du langage. Les conditions de notre existence humaine veulent que ce zéro soit l’instinct de conservation…
— Mais, mon cher Rabevel, n’est-il point un guide précieux pour notre voyage terrestre ?
— Un guide désastreux ! Sous prétexte de sécurité, il prolonge notre voyage et nous en distrait les plus belles émotions. Quand l’agence Cook vous emmène dans l’Inde elle vous montre les villes et les monuments, mais la Jungle ? Mais le rukh : mais la vie formidable et secrète des hommes et des bêtes ? des Thugs et des tigres ? Je sais bien : on ne risque pas sa vie ; toujours la même antienne. L’instinct de conservation auquel obéissent les hommes est le cicérone de Cook.
« Ainsi ils parcoururent leur vie. Leur guide les a conduits prudemment et soutenus. Or, allons au fond : ce guide n’est-ce pas l’aubergiste qui prolonge le séjour, le parasite qui fait durer le voyage ? Sommes-nous des exilés oui ou non ? N’avons-nous pas des aspirations qui dépassent le champ de nos expériences terrestres ? Aspirations, remarque-le, qui se précisent dans les grandes crises émotionnelles condamnées par l’instinct de conservation. Or celui-ci nous contraint, par la peur de détraquer un misérable amas de viande et d’os, à renoncer à tout ce que nous rêvons de réalisable et de beau. Remarque-le encore, les joies les plus grandes sont réservées aux jouisseurs et aux ascètes. C’est par là que se rejoignent ces grands courageux : par la mise au rancart de ce bas instinct de conservation ! »
— Ah ! Ah ! s’écria Marc qui était entré pendant la fin de cet entretien. Voilà bien la clef de l’énigme que je recherchais depuis si longtemps. Voilà qui explique la rapidité de la conversion de certains grands pécheurs : c’est que leur fond ne change pas. Le seul sentiment qui compte en eux est en somme la soif de se dépasser, d’épuiser ses possibilités et cela sur un inébranlable courage qui les rend sourds aux appels de leur instinct de conservation.
— C’est cela même, dit Rabevel. Et ainsi en vivant peut-être moins de temps (et cela n’est pas démontré car le fameux instinct est faillible. Tel capitaine au long cours évitera les naufrages dans une exploration hasardeuse, qui eût décédé de la grippe à Tonnerre) en vivant, dis-je, moins de temps, on vit néanmoins davantage. La valeur de la vie est un produit. Ce n’est pas simplement une quantité : la qualité y intervient. Dix années de la vie de Napoléon valent cent années de celle de Joseph Prudhomme.
— Pour un juge impartial et pour Napoléon sans doute. Mais Joseph Prudhomme lui-même serait d’un avis opposé.
— Que nous importe son avis ?
— A son point de vue c’est le seul qui compte.