— Alors, vous ne savez rien d’autre sur les circonstances dans lesquelles ma malheureuse mère a trouvé la mort ?

Marc eut une sorte de sanglot et regarda son père. Ainsi se posait brusquement devant celle qui devait tout ignorer du débat où ils s’agitaient, la question angoissante dont dépendait la liberté d’Olivier et de Bernard. Les paroles se pressaient aux lèvres de Marc : « N’est-ce pas qu’Olivier n’est pas responsable ? Et voulez-vous tuer Isabelle ? Et pourquoi venger une femme qui eut la mort qu’elle méritait, qu’elle devait normalement attendre, à quoi tout la destinait ? » Mais, devant Nicole, il gardait un haletant silence. Il contemplait, entre les mains de son père, fébrilement agitée, l’histoire véritable du meurtre — la lettre de Rabevel.

Noë recarda longuement son fils et lui dit quelques mots à voix basse. Ensuite il froissa la lettre comme d’un geste machinal et la jeta au feu ; puis il essuya ses yeux. « C’est la condamnation d’une époque », dit-il imperceptiblement pour lui-même.

Marc répondit alors, avec une joie sourde, à Nicole :

— Qui connaîtra jamais la certitude ? La vérité brille avec la flamme et disparaît avec la fumée.

Nicole Vassal, fiévreuse, un peu grelottante, tendait ses mains vers le foyer. Elle avait ainsi, sans que sa pensée y participât, vers cette flamme qui allait pour toujours mourir avec son secret, le geste d’une suppliante.

Puis elle se leva ; elle tendit la main à Noë et à Eugénie ; Marc l’accompagna jusqu’à la porte. Personne ne lui fit remarquer qu’elle oubliait son portrait.


A quelque temps de là, en plein hiver, un vieil homme venait prendre possession de l’école primaire de Pampelonne. Il se nommait Clavenon et était très recommandé à son Inspecteur. Il s’installa dans une maison isolée où il vécut seul, sans relation aucune, en saint laïque ; il enseignait une morale évangélique et prêchait d’exemple. Il ne fréquentait pas l’église, avait donné à comprendre qu’il ne croyait à rien, offrait la figure du désespoir qui se contient. Quand le printemps arriva, l’horizon rouergat s’éclaircit ; on put voir des terrasses de Pampelonne le clocher de la Commanderie et le petit cimetière qui l’entoure. Le maître d’école passait des heures à le contempler. Un matin d’avril pendant les vacances de Pâques, il se heurta à des touristes au détour d’une ruelle. C’était une femme de figure mélancolique et un homme encore jeune sur qui elle s’appuyait tendrement. Elle regarda le maître d’école et dit à mi-voix à son compagnon :

— Ne trouvez-vous pas, mon bon Gontil, que ce vieux a quelque chose de notre pauvre Bernard ?