Abraham hocha la tête avec accablement. Ils ne se comprendraient jamais. Ils se quittèrent, se tournèrent le dos, reprirent, chacun de son côté, le chemin du pays où on parlait leur langue.

Pour Bernard, la journée se passa rapidement ; quand le soir arriva, c’est à peine s’il avait achevé avec Mauléon, leurs co-contractants et le notaire, de tout mettre en règle. Ils n’avaient vu, de la journée, Angèle qu’une forte migraine retenait à la chambre. Le repas du soir fut triste sans elle. Les deux hommes très fatigués se taisaient. La Tante Rose les servait elle-même en silence. Le petit Olivier, qui n’était pas bavard, mangeait et rêvait en même temps. Ils montèrent se coucher de bonne heure. « Je monte avec vous, Monsieur Rabevel, dit l’enfant. Maman veut que je couche dans sa chambre cette nuit parce qu’elle est un peu malade. »

Séparés et, pour combien de temps ? ils l’ignoraient, Angèle voulant que ce fût pour toujours, Bernard voulant que ce ne fût que pour quelques jours. Ils passèrent, chacun dans son lit, une affreuse nuit ; Angèle, le cœur écartelé de ses remords, de la crainte de la rechute, du désespoir de n’être pas soutenue de Dieu, et, enfin de l’horrible approche de François dans sa couche ; à cette approche allaient toutes les appréhensions et les colères de Bernard… Le jour se leva sur leurs cauchemars. Jamais ni l’un ni l’autre n’avait plus secrètement apporté soin plus attentif à sa toilette. Quand François arriva, il trouva belle mine à tous. Lui-même était alerte, sain, hâlé, respirant la joie et la force, visiblement étranger aux complications mentales et sentimentales. Olivier s’était emparé de lui aussitôt, l’interrogeait, l’embrassait, le couvrait de mille caresses, le pressait de mille questions. Le père, heureux, goûtait dans cette affection et cette curiosité le plus parfait encens qui le pût flatter.

Après le déjeuner, Blinkine arriva et les trois camarades revécurent de nouveau les heures de l’enfance. Puis ils allèrent bavarder sur les remparts au soleil adouci de Septembre, emmenant Mauléon, Angèle et Olivier. L’enfant ne cessait de les étonner par son intelligence :

— Que vas-tu faire de ce petit ? demanda Bernard.

— Eh ! que veux-tu que j’en fasse ?… Un marin comme son père, son grand-père, son arrière-grand-père, et cœtera… N’est-ce pas, Angèle ? Bon sang ne peut mentir.

— Oh ! oui, fit Olivier, tu veux bien, maman ?

— Mon pauvre petit ! s’écria la mère, le prenant dans ses bras.

— Eh ! dit François en riant, je suppose que tu n’aimes pas mieux ton fils que ton époux ? Va, il ne risquera pas davantage que moi ; il n’y a plus de naufrages aujourd’hui.

— Des années sans le voir…