L’enfant lui sauta au cou :
— Viens avec nous ? dit-il.
— Ce n’est pas possible, cela, déclara Rabevel ; je ne puis m’engager dans cette voie. Tous mes commandants de bateau me demanderaient aussitôt pour leur économie ou leur agrément d’emmener leur femme et je ne pourrais m’y refuser après ce précédent.
— Soyez tranquille, dit Angèle, j’ai l’horreur du voyage en bateau, qui me rend malade ; je ne demanderai donc rien. Je veux garder mon fils jusqu’à vingt ans. Quand il sera grand, alors, s’il veut être marin, il le dira. Si non, il restera avec sa mère.
— Il sera marin, fit François, et par conséquent, mousse pour commencer.
— Allons, François, interrompit Blinkine, du calme. Il me semble qu’il y a un moyen de tout arranger. Que l’enfant soit marin s’il le veut quand il sera en âge de choisir ; tu es tranquille là-dessus puisque tu te dis sûr de sa vocation. En attendant on pourrait lui faire donner une instruction où serait soigneusement prévu tout ce qui est nécessaire à cette carrière : l’étude de l’anglais, des mathématiques, de certaines sciences… On pourrait également lui faire pratiquer assidûment certains sports ; le préparer en somme largement pour le métier de Capitaine au long cours tout en réservant l’avenir par une instruction classique qui lui permît de choisir une autre carrière s’il s’y décidait.
— Il n’y a rien à faire, dit François, buté. Rien. L’enfant partira avec moi.
— Sois donc raisonnable, reprit Blinkine. Nous mettrons l’enfant au collège de St Joseph de Rodez qui est très bon, pour…
— Oui. Vous le dégoûterez de la mer. Vous me donnerez à dix-huit ans un petit monsieur incapable de faire quoi que ce soit, qui choisira le droit ou la médecine et que je devrai entretenir de ma sueur toute ma vie, avocat sans causes ou médecin sans pratiques. A moins qu’il ne devienne receveur ou rat-de-cave ou percepteur. Non, merci, mon vieux. Que ma femme ait des idées comme celles-là, elle est excusable, mais un homme !
— Alors tu veux me séparer de mon fils, s’écria Angèle d’un accent tragique. Tu veux me rendre malheureuse pour le reste de mes jours ?