— Bah ! dit Rabevel, ces provocations n’ont aucune importance. La guerre est une affaire qui ne rapporte pas. Nous vivons à une époque pratique. Il n’y aura pas de guerre. On s’arrangera toujours. N’est-ce pas, Noë ?
— Je crois qu’on s’arrangera toujours parce que notre pays est trop inférieur en puissance à l’Allemagne et que nous serions écrasés dans une guerre. C’est la seule raison…
Marc eut un rire amer.
— Type de la première génération, dit-il, Noë : la crainte de l’Allemagne qui conduit aux pires faiblesses et, nous abaissant toujours, renforce de nos concessions l’ennemi ; politique qui rend celui-ci gourmand et mène fatalement à la guerre. Type de la deuxième génération, Rabevel : des affaires il n’y a que cela de vrai. Des affaires ! la guerre, la Défense Nationale, la Patrie, des blagues ! Mais si la génération des Bernard Rabevel se trompe, nous sommes fichus !
— Vous schématisez ! s’exclama Rabevel. Et un schéma n’exprime pas la vérité. Une génération, je vous le demande, qu’est-ce que cela ? Vous avez défini celle de Noë et la mienne. Qu’est la vôtre ?
— Oh ! la nôtre, dit simplement Marc, c’est la génération sacrifiée. Quelque différents que nous soyons, Olivier et moi, par exemple, nous nous ressemblons par ce point que nous sommes destinés à payer la couardise de nos grands-parents et le goût de la jouissance et de l’argent de nos parents. Quant à nous, si nous vivons, nous abandonnerons la mystique de la justice de Noë Rabevel et celle des affaires de Bernard Rabevel et nous tâcherons d’être des hommes.
— Très beau ce système représentatif, répondit Bernard. Mais, vous l’avez dit vous-même, Olivier, par exemple, ne vous ressemble pas.
— Olivier est une exception, un être prodigieusement ardent qui se trouverait à sa place dans votre génération où l’on vit sa vie, un être indiscipliné, ennemi des contraintes volontaires. Ce surgeon demande un tuteur, mais s’il veut des amis dignes de lui, une femme digne de lui, il ne la trouvera dans sa génération qu’en s’adaptant à celle-ci. La vôtre paraît détraquée aux jeunes gens d’aujourd’hui : apporter aux affaires et à la vie cette fièvre malsaine nous dégoûte. La pourriture générale des mœurs, la corruption des consciences, la vénalité des gens, l’issue dramatique de tous les conflits sentimentaux aigus tout cela nous fait crier : Assez ! de l’air pur !
— Vous êtes dur pour nous, dit Bernard piqué. Quel moraliste !
— Ce qu’il y a de plus fort, répondit Marc, c’est que nous ne sommes pas des moralistes. Nous avons simplement réfléchi. Vous êtes hommes d’affaires : eh bien ! c’est le bilan de votre génération qui nous fait peur. Vous êtes condamnés par nos grands-parents au nom des principes hérités de 1848 ; ces principes grandiloquents nous font horreur. Nous vous condamnons au nom des tristes résultats de l’expérience que vous constituez : intellectuellement, le chaos ; socialement, l’iniquité ; moralement, la corruption ; financièrement : la faillite ; internationalement, la guerre, car la guerre viendra. Je dis : nous vous condamnons, je me trompe. Nous avons hâte simplement de vous voir changer ou vous démettre.