Il les écouta sans rien dire. Il eut vite discerné dans la jeune fille un petit être positif, un peu moqueur, réfractaire à l’indéfini. « Trop de pondération, jugeait-il, trop d’équilibre ; trop de sensibilité à la relativité de la condition humaine. Elle a en trop ce qui manque à Olivier et réciproquement. Il lui faudrait un homme à sauver. » Il sourit : Pourquoi pas ?
Les jeunes gens parlaient de leurs études. Elle lui parut singulièrement cultivée : « Pas bête, l’enfant, ma foi ; de la tête, de la volonté, de la culture. Peut-être faudra-t-il l’appeler à la rescousse quand le sire Olivier décidera de filer sur les Océans ». Depuis que, penché sur son fils, son amour paternel s’était peu à peu accru jusqu’à le posséder entièrement, l’amour d’aventures du jeune homme l’effrayait quand il songeait qu’un jour venu, Olivier voudrait peut-être le quitter au lieu de rester tranquillement dans ses bureaux. L’idée d’une attache qui pourrait efficacement maintenir le jeune homme lui sourit. « Laissons-les faire connaissance », pensa-t-il et, quand il eut remis les bordereaux à la jeune fille, il chargea Olivier de la raccompagner.
Les jeunes gens retournèrent en suivant les quais vers la demeure d’Isabelle. Un soleil sanglant disparaissait derrière la Tour Eiffel. Ils s’accoudèrent au parapet. L’éternité de ce mystère où tant d’artistes se sont consumés les faisait participer d’elle une minute. Une minute, hélas ! seulement ! Mais de quelle saveur !… Quelques couples glissaient aux bords mêmes de la Seine. Le plus beau des fleuves se faisait mauve le long des îles et des jardins. Notre-Dame offrait à la lumière mourante la flèche d’un triste clocher tandis que déjà l’ombre noyait les fresques du portail. Les rues étaient violettes.
— Quelle douceur, dit Isabelle.
La paix descendait du ciel et montait des eaux. L’esprit des jeunes gens flottait ; leur cœur s’ouvrait à tous les souffles.
— Mon Dieu que cette heure est belle, dit encore Isabelle.
— Ah ! oui, répondit Olivier, ah ! oui, et sans que nous sachions dire pourquoi.
— Holà ! s’écria Isabelle en riant, quelle mysticité ! Il y a tout de même longtemps que nous savons analyser des émotions si simples. Il suffit d’avoir lu Taine ; l’avez-vous oublié ?
— Je ne l’ai pas lu, dit Olivier.
Il ajouta humblement :