Nicole s’approchait au bras de Rabevel. Elle était grande, mince et déjà, à cette époque, malgré sa jeunesse, avait cet air un peu triste qui ne la quitte point. Le port de la tête, l’aisance de la démarche, la grande allure de tous les gestes inspiraient un respect adouci par la grâce émanée d’elle et flottante comme un parfum.
Elle était lassée de louanges quand Marc lui adressa la parole. Avec un sourire poli mais excédé, elle attendit le compliment fatal qui l’horrifie par sa banalité : celui qui apparente son talent à la virtuosité paternelle. Mais Marc était trop fin pour ne l’avoir pas devinée. Il se contenta de lui dire, sur un ton ému qui tranchait sur son habituelle ironie, combien il avait été sensible aux échos de l’âme populaire d’Écosse tandis qu’elle chantait les chansons de Mac Grégor.
— Ah ! s’écria-t-elle, radieuse, voilà ce que j’aime. Je suis toujours étonnée de voir louer l’exécutant d’une œuvre. Il doit se faire oublier. N’est-ce pas ?
— Certainement, dit Marc qui n’en était pas sûr.
— Oui, reprit-elle, quel est son rôle ? Il est de traduire, par les moyens mécaniques dont il dispose, à l’usage de ceux qui n’ont pas ces moyens. L’interprète n’est qu’un instrument. Quelque excellent qu’il soit, son éloge n’est à faire que par les maquignons. L’amateur n’en doit faire qu’un cas secondaire car le véritable artiste doit donner une telle vie à l’œuvre belle que l’auditeur ne puisse penser à autre chose qu’à elle. Pendant le concert et au moment où il cesse, l’assistance, si l’artisan fut excellent, ne doit entendre et voir que l’œuvre.
Elle parlait avec feu et Marc la regardait, le cœur empli d’une douceur ravie qu’il ne connaissait pas ; elle en eut l’intuition soudaine et se détourna un peu. Puis, comme malgré elle, lui prenant le bras :
— Je suis un peu fatiguée, dit-elle, voulez-vous me mener dans un coin tranquille où je puisse me reposer ? Je vous rendrai la liberté aussitôt.
Olivier qui ne goûtait guère la danse et la musique de salon s’ennuya vite ; il se disposait à filer à l’anglaise lorsqu’il croisa madame de Villarais.
— Elle est réellement belle, se dit-il.
Au moment de gagner le vestibule, comme il s’arrêtait un instant sur la porte, contemplant en dilettante la jeune femme, il se sentit frôlé par un bras nu qui vint s’appuyer sur le sien.