Un de mes libraires favoris était M. Allen, respectable vieillard, établi dans l'Euston Road, presque à la porte de Regent's Park. Non que sa boutique fût particulièrement riche en bouquins poudreux: au contraire, elle était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine quatre ou cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants, rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du haut restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les Classiques Grecs et Latins, en majorité, avec quelques livres Français et Italiens; car telles étaient les spécialités de M. Allen: on eût dit qu'il ignorait absolument Shakespeare et Byron, et que la littérature de sa nation n'allait pas pour lui au delà des sermons de Blair ou de Macculloch.
Ce qui, au premier coup d'œil, frappait dans ces livres, c'était la modicité de leur prix, comparée à leur excellent état de conservation. Évidemment ils n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme les rebuts des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus anciens, les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto, n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se vendaient 1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa taille. Ainsi le décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut, et bien il s'en trouvait, car sa clientèle de clergymen, de scholars et de collectors lui restant fidèle, son stock se renouvelait avec une rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent peut-être enviée.
Mais comment se procurait-il ces volumes bien reliés et bien conservés, qui, partout ailleurs, eussent été cotés cinq ou six fois plus cher? Ici, encore, M. Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne suivait plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque jour à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de l'auctioneer. Les livres les plus rares, les plus précieux, passaient devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les Quaritch, les Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres bibliopoles de la capitale Britannique; M. Allen souriait de ces folies: une fois l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté un penny, se fût-il agi d'un Gutenberg inconnu ou du Boccace de Valdarfer. Mais si de temps à autre, soit distraction, soit lassitude, la concurrence des acheteurs faiblissait (habent sua fata libelli), M. Allen était là: six pence! murmurait-il, et parfois l'article lui restait; parfois même, deux numéros consécutifs, réunis faute de trouver acheteur isolément, lui étaient adjugés, toujours pour ce minimum de six pence, qui était, à lui, son maximum.
Beaucoup de ces dédaignés méritaient sans doute leur sort; mais il pouvait s'en glisser dans le nombre qui n'étaient pas indignes des honneurs du catalogue, et que, à tout autre moment, des acheteurs plus attentifs ou moins capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci, toutefois, n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule règle de son estimation, c'était le format.
Or, un jour qu'à la suite d'une vente publique considérable, il avait exhibé dans sa boutique des achats plus nombreux que d'ordinaire, je remarquai spécialement quelques Manuscrits en langue Latine, dont le papier, l'écriture, la reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui pouvaient avoir deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je crois: De Venenis, un autre: De Viperis, un troisième (c'est le présent ouvrage): De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis. Tous trois, d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de l'autre. Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après un peu d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il est vrai, mais Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire, et moins vulgaire encore était la façon dont il me semblait traité. Bref, j'eus le volume pour six pence (63 centimes), un prix de faveur pour un in-quarto: M. Allen jugeait sans doute ce gribouillage au-dessous du tarif de la lettre moulée.
Ce manuscrit, en papier fort du XVIIe siècle, relié en parchemin d'Italie, et d'une conservation parfaite, a 86 pages de texte. Le titre et la première page sont de la main de l'auteur, une écriture de vieillard; le reste est fort nettement écrit par une autre main, mais sous sa direction, comme en témoignent des additions et rectifications autographes répandues dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien le Manuscrit original, selon toute apparence unique et inédit.
Notre bouquiniste avait fait cette acquisition quelques jours auparavant à la salle Sotheby, où avait eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la vente des livres du baron Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à Florence. Le Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la vente:
No 145. Ameno (R. P. Ludovicus Maria [Cotta] de). De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, Manuscript. Sæc. XVII–XVIII.
Quel est cet écrivain? a-t-il laissé des ouvrages imprimés? c'est une question que j'abandonne aux bibliographes, car, malgré de nombreuses recherches dans les Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à cet égard. Brunet (Manuel du libraire, art. Cotta d'Ameno) soupçonne vaguement son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans doute aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il paraît, les véritables prénoms seraient Ludovico-Maria, a écrit plusieurs ouvrages sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est certain, c'est que notre auteur vivait dans les dernières années du XVIIe siècle, comme il résulte de son propre témoignage, et qu'il avait professé la théologie à Pavie.
Quoi qu'il en soit, son livre m'a paru très-intéressant à divers points de vue, et je le donne en toute confiance à ce public choisi, pour qui le monde invisible n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après l'avoir ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des aperçus neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la solidité du raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits (car il y a des historiettes, et finement contées). Tous les théologiens ont consacré plus ou moins de pages à la question des rapports matériels de l'homme avec le démon; de gros volumes ont été écrits sur la sorcellerie, et le mérite de ce travail serait assez mince s'il se bornait à développer la thèse ordinaire; mais tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage, ce qui lui donne un cachet vraiment original et philosophique, c'est la démonstration toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes en tant qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de salut ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées de sens et de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons purs esprits, ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les Satyres du paganisme, continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos Follets; et ainsi se trouve renouée la chaîne des croyances. A ce titre seulement, et sans parler de l'intérêt des détails, ce livre appellerait l'attention des lecteurs sérieux: je suis persuadé qu'elle ne lui fera pas défaut.